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Chroniques

Le XXIe siècle sera religieux ou ne le sera pas, pour reprendre la prédiction d’André Malraux. Il sera vraisemblablement aussi celui de l’écologie. Quand on voit la panoplie de rapports publiés sur ce sujet au cours de la dernière décennie, le nombre de conférences internationales - dont la dernière en date est le sommet de l’ONU sur le climat - on se rend compte de la place que tiennent désormais les questions écologiques et en premier lieu celle du changement climatique. Mais force est de constater que les résultats obtenus sur le terrain sont loin d’être rassurants. Bien au contraire, la situation ne fait qu’empirer et l’humanité dans son ensemble est sous la menace d’une catastrophe écologique d’envergure. Le dernier rapport sur la biodiversité publié par les Nations Unies (mai 2019) et le rapport du GIEC 2018 (Groupe international d’experts sur le climat) constituent plus qu’un avertissement. Toutefois, ces rapports et études, réalisés par des scientifiques et des experts de renommée, ne relèvent malheureusement que du diagnostic et n’offrent aucune réelle alternative politique pouvant déboucher sur la remise en cause du système capitaliste dominant. Car il faut bien reconnaître que ce désastre écologique est le résultat «logique» de notre mode de production et de consommation imposé par le système capitaliste dominant. En effet, le capitalisme, bien qu’il constituât historiquement un progrès par rapport aux systèmes antérieurs en améliorant relativement les conditions de vie de l’humanité et en libérant les êtres humains de l’assujettissement et des formes d’exploitation précaires, a généré de nouvelles contradictions et de nouveaux dysfonctionnements aboutissant à une rupture civilisationnelle intégrale, c’est-à-dire à l’épuisement d’un modèle d’organisation de la société qui s’exprime dans les champs idéologique, symbolique et culturel. La crise structurelle capitaliste est liée à ses valeurs : une soif d’accumuler «toujours plus», allant de pair avec un productivisme et un consumérisme infinis, le tout sans prendre en compte les limites physiques de la Terre. Le capitalisme est générateur de besoins illusoires pour rentabiliser ses investissements et maximiser ses profits au détriment de la nature.

Ses conséquences se ressentent fortement de jour en jour à travers le réchauffement climatique, l’individualisme, la croissance des inégalités. Si bien que le meilleur moyen pour sortir du tout-marché passe par «produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons». Mais cela suppose un dépassement du capitalisme dans la mesure où l’essence même de ce dernier réside dans sa tendance infinie à l’accumulation du capital et par conséquent à l’épuisement des ressources naturelles et à l’atteinte à la biodiversité. Il est donc nécessaire de dépasser ce productivisme en se posant la question suivante : comment et quoi produire ? Ces problématiques sont fondamentales pour la société : la relation entre les besoins (humains) et les conditions qui rendent possible leur satisfaction doit correspondre avec les ressources disponibles, tout en prenant en compte la vulnérabilité de la planète et le fait que les ressources naturelles soient limitées. C’est une dimension fondamentale de l’organisation de la vie en société et qui se ferait sur la base de ce nouveau paradigme. Cela nous ramène à la prise en considération de la question écologique dans notre mode de pensée et mode d’agir. Le changement escompté doit porter à la fois sur les rapports de production et d’échange et sur les rapports hommes-nature. L’on sait, en effet, que toute marchandise a une valeur d’usage et une valeur d’échange. Alors que le capitalisme privilégie la valeur d’échange (génératrice du profit) sur la valeur d’usage (satisfaction du besoin), il convient d’inverser la séquence en mettant l’accent sur la satisfaction des besoins de la population. Cette exigence serait de nature à recréer une nouvelle harmonie entre l’homme et son environnement naturel. Il s’agit en somme de poser les bases d’un nouveau modèle de société. Le «capitalisme vert» ne représente pas une vraie solution car il ne remet pas en cause les modes de production et de consommation capitalistes, principales causes des problèmes climatiques que connaît notre époque ; ces mêmes modes qui ne peuvent se maintenir qu’en accentuant le caractère déprédateur du système envers l’environnement. Thomas Piketty a démontré dans son dernier ouvrage «Capital et Idéologie» que le dépassement du capitalisme vers un «socialisme participatif» est plus que possible. «C’est le combat pour l’égalité et l’éducation qui a permis le développement économique et le progrès humain et non pas la sacralisation de la propriété, de la stabilité et de l’inégalité...

En reprenant le fil de l’histoire dans une perspective pluridisciplinaire, il est possible d’aboutir à un récit plus équilibré et de dresser les contours d’un nouveau socialisme participatif pour le XXIe siècle», écrit-il. Il appartient donc aux forces de progrès qui s’inspirent des fondements constitutifs du socialisme d’agir sur le terrain avec des mesures concrètes en capitalisant sur la ferveur de la jeunesse qui se mobilise autour des questions de l’environnement et du climat. Le socialisme devrait intégrer cette dimension écologique pour s’enrichir, retrouver son attractivité d’antan et offrir une alternative crédible à une jeunesse prête pour le combat. Auparavant, un effort théorique est indispensable pour mieux cerner la problématique. C’est à cet exercice intellectuel salutaire que les penseurs d’obédience de gauche, soucieux de l’avenir de l’humanité et de la préservation des ressources de la planète, sont conviés. Il s’agit d’un projet historique et civilisationnel qu’il faut bâtir dans l’ouverture d’esprit en donnant au socialisme un contenu nouveau, rénové et mobilisateur et en rompant définitivement avec le dogmatisme et la logomachie dont il a lourdement pâti par le passé.

Abdeslam Seddiki
économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

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