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13-08-2019 10:54

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Chroniques

Les inégalités sociales au Maroc ont atteint un seuil inquiétant, et les rapports officiels sont aujourd’hui unanimes pour le confirmer. Le dernier en date est celui du CESE. En effet, l’indice de Gini mesurant la dispersion de la distribution des revenus est estimé à 0,39, soit une valeur supérieure à la médiane, plaçant le Maroc dans la catégorie des pays les moins égalitaires. Un indicateur plus expressif est le rapport des revenus des 10% les plus riches de la population sur ceux des 10% les moins lotis. Ce rapport est de 11,8 fois. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que ces inégalités résultent d’une concentration de la propriété du capital qui est de nature cumulative. Ainsi, sans politique publique redistributive, ces inégalités n’ont aucune raison de se résorber par elles-mêmes et ne vont qu’en s’aggravant. De par cet effet cumulatif de la richesse, son ruissellement spontané du haut de la pyramide des revenus vers le bas est une illusion, et la reproduction sociale bat alors son plein au Maroc: seuls 3,1% d’enfants d’agriculteurs accèdent à un poste de cadre moyen ou supérieur, et 6,3% parmi les enfants d’ouvriers.
Comment en sommes-nous arrivés à cette situation?

À l’origine de ces inégalités et de leur persistance dans le temps se trouve la clef de répartition primaire de la richesse créée entre la rémunération du travail et celle du capital. Une répartition primaire inégalitaire au détriment des salaires, comme c’est le cas au Maroc, nourrit les inégalités de revenus qui, à leur tour, creusent les disparités sociales. Plus la part des salaires dans la valeur ajoutée est réduite, plus les moyens et, en corollaire, les chances des classes sociales en bas de l’échelle d’aspirer à une mobilité sociale ascendante se rétrécissent. En effet, le rapport de la part de la rémunération des salariés sur celle des capitalistes passe du simple au double au Maroc: sur la période allant de 1998 à 2016, les salaires ont représenté en moyenne 30% de la valeur ajoutée, contre 60% pour le profit. Ce qui hisse le Maroc, de ce point de vue, en tête du peloton des pays les plus inégalitaires. Généralement, les pays dont la répartition primaire est inégalitaire sont aussi ceux qui souffrent d’un déficit de développement. La corrélation entre un partage équilibré de la valeur ajoutée et le niveau de développement est bel et bien établie.

À titre d’exemple, les parts des salaires dans des pays récemment développés ou émergents comme la Corée du Sud, le Portugal, l’Argentine ou la Turquie représentent respectivement 60%, 52%, 51%, 48% de la valeur ajoutée. Ces parts étaient encore plus élevées au début de leur processus d’émergence. Les facteurs explicatifs de la nature du partage de la valeur ajoutée sont nombreux et interdépendants, et il serait difficile d’évaluer le rôle joué par chacun. Ils renvoient à la fois à des éléments économiques (dynamique de la productivité, composition sectorielle, degré d’ouverture commerciale, degré de substitution entre le capital et le travail), politiques ou institutionnels (fonctionnement du marché de travail, poids des syndicats, état de la régulation des sources de la rente, effectivité du droit), et anthropologiques (l’idée de la justice, la culture de la protestation, l'esprit de compétitivité versus de coopération chez les gens, l’individualisme versus le sens de l’intérêt général). Ce qui est clair et surtout mesurable dans le cas du Maroc, c’est que le déséquilibre de la répartition primaire en défaveur du travail va de pair avec une productivité du travail relativement faible (représentant en niveau à peine 0,9% de la productivité d’un Américain moyen), un taux chômage «effectif» élevé (de 20% pour un taux d’activité équivalent à ce qui prévalait il y a 10 ans et un taux d’emploi stable), plus de précarité au travail (50% de la population active occupée travaillant en tant qu’aide familiale sans rémunération ou, dans l’informel, souvent sous-rémunérée) et une industrialisation en perte de vitesse (sa contribution à la croissance est passée de 1,3 point de pourcentage dans les années 60 et 70 à 0,6 point en moyenne depuis 2000). Autant d’éléments qui exercent une pression à la baisse sur la masse salariale et qui, à terme, piègent le pays dans un cercle vicieux d’injustice sociale et d’inefficacité économique nourri par une causalité circulaire entre le partage déséquilibré de la valeur ajoutée, d’une part, et l’étroitesse des gains de productivité et l’insuffisance de la demande d’autre part. Cette pression sur les salaires est souvent justifiée par la compétitivité extérieure qui, elle-même, découle d’une stratégie industrielle globale extravertie. Théoriquement, des salaires bas devraient réduire les coûts de production sur le territoire marocain et attirer en l’occurrence les investisseurs étrangers pour y investir puis exporter leur production vers l’étranger, ce qui a été facilité avec tous les accords de libre-échange signés par la Maroc. Treize ans après le lancement du premier plan industriel en 2005, qui s’inscrit dans cette logique d’ouverture tous azimuts accompagnée d’un dumping social, le déficit commercial ne s’est pas résorbé, la production n’a pas réussi à monter en gamme et, finalement, dans cette course exténuante au moins-disant, il y aurait toujours des pays où les salaires sont plus faibles et les conditions du travail encore plus dégradées. N’est-il pas alors venu, le temps de revisiter la logique sous-jacente à de tels choix publics? Par ailleurs, si le décideur public est un malthusien convaincu, la pression observée sur la part des salaires pourrait, du moins en partie, s’expliquer par un choix délibéré de maintenir les salaires proches de leur niveau de substance et ce, afin de maîtriser à terme l’évolution de la population citadine. Dans ce cas de figure, tous les facteurs explicatifs discutés plus haut ne sont finalement que de leviers mobilisés, parmi d’autres, pour atteindre un objectif ultime de maîtrise de la démographie dans les villes.

En dynamique, la répartition primaire au Maroc est restée stable durant les deux dernières décennies, et sa tendance n’augure pas d’un éventuel retour spontané à une situation plus égalitaire, sauf en cas de politique publique volontariste allant dans ce sens. À terme, cet état de fait est aussi bien insoutenable sur le plan de la cohésion sociale qu’indésirable du point de vue de l’objectif de rattrapage économique. Ce dernier est tributaire des gains de productivité réalisés qui dépendent à leur tour de la clef du partage de la valeur ajoutée. Selon la «bonne» tradition cambridgienne, une base élargie des salaires entraîne une demande supplémentaire favorable à la croissance économique et à la profitabilité des entreprises. Ainsi, cette répartition déséquilibrée, qui est devenue la norme au Maroc, avait comme conséquence un taux de croissance de la productivité du travail parmi les plus faibles dans les pays en phase de rattrapage économique. Il est en moyenne annuelle de 1,5%. En comparaison avec des pays ayant bien engagé une dynamique de rattrapage comme la Chine (9%), l’Inde ou le Vietnam (5%), et le Mozambique (4,5%), la dynamique d’évolution de la productivité au Maroc est plus lente. Pour conclure, si l’on souhaite repenser sérieusement les contours et la configuration du modèle de développement actuel, revisiter le mode de répartition primaire en est l’une des portes d’entrée incontournables. Car, qu’on veuille ou non, cela est au cœur de la politique industrielle, de la politique d’emploi, de la réforme du système des retraites et de la politique sociale. Sinon, la réalité du terrain finira par nous rattraper et on ne pourra continuer à regarder indéfiniment que d’un seul côté de la barricade.  

Yasser Tamsamani
Économiste affilié à l’OFCE/ Sciences Po Paris et enseignant à la Faculté de droit de Casablanca.

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