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Chroniques

J’ai repris volontairement le titre du dernier chapitre de l’ouvrage publié tout récemment par le HCP intitulé «Population et développent économique». Le titre, intuitif et suggestif de cette nouvelle publication tranche en filigrane sur la relation population-développement. Ne souscrivant guère à une conception malthusienne, qui n’a jamais connu des moments de gloire dans les milieux universitaires, le rapport s’inscrit dans le droit fil de la thèse de Jean Bodin et de celle d’Ibn Khaldoun, deux siècles auparavant faisant de la force de travail la source de création de richesses. C’est cette thèse, marquée du sceau de la logique et du réalisme, qui a été reprise par les auteurs classiques qu’ils soient d’obédience libérale ou d’obédience marxiste. Les néo-classiques et les néo-libéraux de tout poil n’ont pas trouvé mieux que le recours à l’usage de la notion de «facteurs de production» à savoir le travail, le capital et la terre. D’autres «découvertes» comme le capital humain, le capital institutionnel et le capital social sont venues enrichir le débat. Ces trois formes s’intègrent dans le capital immatériel. Cependant, pour être source de richesse, il faut que les personnes en âge d’activité soient effectivement au travail. À bien des égards, ce n’est malheureusement pas le cas. Ce qui fait que le Maroc ne tire pas profit comme il se doit de l’aubaine démographique (ou du dividende démographique), produit de la transition démographique qui a commencé timidement durant les deux décennies du siècle dernier pour s’affirmer d’une façon solide et irréversible à partir du début de ce siècle. C’est un changement majeur qui bouleverse non seulement les structures démographiques mais également les structures socio-économiques dans leur ensemble.

La démographie, une aubaine ?
Ainsi, si la population marocaine a pratiquement doublé entre 1960 et 1982 passant respectivement de 11,5 millions de personnes à 20,4 millions enregistrant un taux d’accroissement annuel dépassant 2,5%, elle n’a augmenté que de 65% pendant la période 1982-2014. Le taux de croissance démographique n’est que de l’ordre de 1,25% actuellement. L’aubaine démographique apparaît nettement dans la pyramide des âges et plus précisément dans le profil démographique par âge de la population marocaine. Celui-ci a en effet enregistré des changements structurels majeurs. Ils consistent en un accroissement de la part de la population en âge d’activité dans la population totale passant de 49,9% en 1981 à 62,4% en 2014 et une baisse de la tranche d’âges des moins de 15 ans, laquelle est passée de 45,6% de la population totale en 1981 à seulement 28,2% en 2014. La proportion des personnes âgées a connu une relative stabilité ces cinq dernières décennies, passant de 7,2% en 1960 à 9,4% en 2014. Il s’agit, si on veut l’exprimer par une formule imagée d’une pyramide dont la base se rétrécit ; le «ventre» se gonfle et la tête qui demeure inchangée ! Plus concrètement cette aubaine démographique se caractérise par une baisse du rapport de dépendance qui s’exprime par le rapport population active/population inactive. Ainsi, à partir de la période 2005-2010, l’évolution du rapport de dépendance affiche une stabilité autour de 60%. Autrement dit, une personne active prend en charge moins d’une personne inactive. Ce décalage positif diminuera à travers le temps pour déclencher une remontée de ce rapport à partir de la période 2035-2040 jusqu’à atteindre 70 personnes inactives (dont 30 personnes auraient un âge supérieur à 60 ans) à la charge de 100 personnes actives à l’horizon de 2050.

Investir dans le capital humain
Pour ce faire, il doit procéder à anticiper les défis futurs et mettre en place des politiques sociales fortes centrées sur l’homme, se rapportant à l’éducation, la formation et l’emploi et accompagnées d’investissements dans les activités économiques créatrices d’emploi pour les jeunes avant que le vieillissement ne prenne de l’ampleur. Malheureusement, tel n’est pas le cas eu égard à la persistance du chômage notamment dans le milieu des jeunes diplômés et le faible taux d’activité des femmes. Le défi majeur qu’affronte le Maroc est bel et bien celui de l’emploi sachant qu’il n’est de richesse que d’hommes et de femmes. C’est justement pour mettre à profit cette aubaine démographique qu’une stratégie nationale pour l’emploi a été préparée avec la participation effective des partenaires sociaux et de l’implication de l’ensemble des départements ministériels concernés. Force est de noter, avec regret, que l’actuel gouvernement, comme son prédécesseur du reste, n’ont pas accordé suffisamment d’intérêt à cette stratégie, considérée par l’OIT, faut-il le rappeler, comme l’un des documents sérieux produits dans la région sur la question de l’emploi. Toutes les études effectuées récemment sur le Maroc débouchent sur la même conclusion, à savoir l’investissement dans le «capital humain» pour faciliter l’employabilité et l’insertion sociale de la jeunesse. Qui plus est, la période que nous traversons est favorable à la réalisation de la réforme des structures dont le pays a besoin.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Le marchandage a souvent été considéré comme un élément fondamental du fonctionnement du modèle commercial marocain, et en particulier de ses souks. Il est au cœur de leur système de fixation des prix, ou tout au moins de recherche d’informations. Tout comme le souk, le marchandage est considéré comme un élément culturel central auquel d’ailleurs la littérature coloniale a cherché avec plus ou moins de succès à trouver une justification: «le marchandage est un grand plaisir pour ces peuples qui ont le temps», écrira par exemple Gabriel de Tarde dans les années 20. Les guides touristiques regorgent par ailleurs de formules assez surprenantes qui, en l’état, relèvent plus, si l’on peut oser la formule, de la sociologie de bazar que d’une réflexion sérieuse et circonstanciée: marchander est une nécessité, si nous ne le faites pas vous paierez trop cher et vous froisserez le marchand…».

A- Principe et processus du marchandage : joutes verbales et scénarisation
La logique du marchandage comprend des règles, des rites et des routines, des comportements convenus, prévus et prévisibles. Ainsi, le marchandage passe par une étape de proposition, une étape de réfutation puis d’offuscation, et enfin de conciliation, que cette conciliation soit réalisée directement, de gré à gré, ou qu’elle passe par l’intervention d’un tiers. Elle nécessite des compétences permettant d’amadouer l’interlocuteur, de le valoriser, de le faire rire. L’expert en marchandage doit savoir prendre à témoin tant la foule, les hommes que le ciel; il doit savoir partir et revenir… partir pour mieux revenir. Le marchandage, c’est d’abord et avant tout une joute oratoire qui doit s’appuyer sur la culture et les connaissances, les savoirs, savoir-faire et savoir-être des protagonistes. Ces derniers se doivent de maîtriser les bons mots et les formules chocs. L’intégration à intervalle régulier de citations du Coran ou de Hadiths, qu’ils soient Sahih ou non, est également valorisée et reconnue comme un plus dans la négociation, ajoutant ainsi une dimension de religiosité dans un jeu tout à la fois profane et futile. Le prix Nobel Elias Canetti propose, dans les «Voix de Marrakech», ce qui, selon nous, constitue l’une des descriptions les plus fines existant à ce jour du processus de marchandage, de sa complexité et de la technicité requise de part et d’autre pour déjouer les pièges de l’un et de l’autre. Autrement dit, il montre bien que si le marchandage est un jeu, il s’agit d’abord d’un jeu de compétences, savoirs et savoir-faire en confrontation: «mais ce n’est que le début d’une affaire compliquée sur l’issue de laquelle on ne sait rien. On prétend que l’on doit parvenir à environ un tiers du prix demandé initialement. Mais ce n’est là qu’une estimation très approximative et une de ces plates généralités dont se satisfont les gens qui ne veulent pas ou ne sont pas capables de comprendre les finesses de cette antique procédure. Il est souhaitable que le mouvement pendulaire des négociations dure une substantielle petite éternité. Le temps que l’on consacre à l’achat réjouit le vendeur. Il faut que les arguments destinés à faire céder l’adversaire soient amenés de loin, remplis de complications, emphatiques et excitants. On peut être plein de dignité ou beau parleur, le mieux est d’être les deux. Par la dignité, on montre des deux côtés que l’on n’attache pas une grande importance à l’achat ou à la vente. Par la faconde, on amollit la résolution de l’adversaire. Il y a des arguments qui n’éveillent que l’ironie, mais d’autres vont droit au cœur. Il faut tout essayer avant de céder. Cependant, même lorsque l’instant est venu de le faire, cela doit se produire de façon inattendue et soudaine afin que l’adversaire soit désarçonné et qu’il donne l’occasion d’être percé à jour. Certains désarment l’interlocuteur par leur charme. Tous les sortilèges sont permis. Il est inconcevable de laisser l’attention se relâcher…».

B- Typologie des acteurs du marchandage
Le processus de marchandage ou même le consentement au marchandage est cependant variable selon les catégories de clients. Nous pouvons distinguer cinq catégories de «marchandeurs»: le passager, le réfractaire, le timoré, l’ignorant, le palabreur :

*Le passager est un consommateur marocain habitué des souks et du marchandage. Pour autant, il sait que le marchand sait qu’il est de passage et qu’il n’est pas un natif de la ville. Autrement dit, qu’il n’y a pas nécessité de faire des efforts en termes de fidélisation. De son côté, le client tentera systématiquement de neutraliser sa manière de parler habituelle, dans l’espoir d’effacer l’accent qui le découvrira comme extérieur à la localité. Néanmoins, dans tous les cas, ce consommateur maîtrisant les langages, les codes et les techniques de marchandage, ses achats sont généralement très rapides, le commerçant ayant tendance à proposer un surprix raisonnable et le consommateur ayant tendance à proposer un compromis acceptable aux deux parties.

*Le réfractaire, soit par résistance au principe de marchandage, soit tout simplement par ignorance, paye le prix demandé et repart sans trop se poser de questions. Il est généralement satisfait, tout comme le commerçant qui réalise le plus gros de sa marge sur ce type de client.

*Le timoré sait qu’il faut négocier systématiquement les prix. Il semble le faire à contrecœur mais le fait dans des proportions qu’il estime raisonnables, soit autour de 10% (selon la logique du «tip» américain). Il s’agit alors d’un marchandage pour la forme, mais le vendeur, pour la forme également, fait souvent mine de résister, sans doute pour encourager le consommateur et éviter de lui donner l’impression qu’il aurait pu descendre bien en deçà des 10%.

*L’ignorant a lu et entendu dire qu’il fallait marchander systématiquement dans les souks de la médina et que les prix étaient régulièrement exagérés. Dès lors, il perd le sens des réalités en proposant des prix abusivement bas. Il n’est pas rare qu’il ose faire une proposition à 10% du prix annoncé. Dans ce cas la négociation tourne régulièrement court, et l’on assiste à des situations de conflit ouvert, voire même parfois de violences verbales. Si Ali, bazariste à la Médina de Rabat déclare: «le client marocain, il négocie toujours… c’est les étrangers et surtout les Français, des fois ils négocient, des fois ils prennent sans discuter… ça dépend. Mais dans cette catégorie, parfois, quand ils veulent négocier, on voit que c’est des ignorants, qu’ils ne savent rien. Peut-être l’agence de voyage leur dit qu’il faut être dur et ils demandent des prix ridicules, sans réfléchir et parfois ça m’énerve ces gens-là. J’ai envie de leur dire dégage dans ton hôtel. J’ai déjà proposé un miroir pour 1.000 DH, un grand et beau avec de belles décorations, un Français il me dit : je te donne 50 DH. Dans quel pays du monde tu trouves un miroir grand comme la porte à 5 euros… même pas la Chine… Majid, qui travaille avec moi, lui a dit: moi je te donne les 5 euros pour que tu dégages et il est parti pas content. C’est pas bien, mais qu’est-ce que tu peux faire avec des wouhouches comme ça…».

*Le palabreur-volubile renvoie à la catégorie des empowered customers. Il est un habitué, expert en marchandage et maîtrise les concepts et la gouaille des vendeurs… le prix de vente final apparaît secondaire et disparaît derrière le plaisir des joutes verbales.

C- Empowerment du consommateur : le souk plus que la grande distribution
La problématique de l’empowerment (du client) est devenue incontournable dans les travaux de sciences de gestion, et en particulier en marketing. On peut cependant s’interroger sur la signification réelle de cette notion d’empowerment dans un environnement où l’accès à l’information est, toutes proportion gardée, une donnée le plus souvent acquise. En effet sur la plupart des marchés occidentaux, l’accès à l’information sur les produits est facilitée, et souvent directe. Le client-consommateur peut, en visitant quelques sites choisis, connaître les caractéristiques techniques des produits ainsi que leur prix. Il peut également s’appuyer sur les avis et posts des autres consommateurs... Dans le cas des souks, tous ces éléments disparaissent et l’on peut considérer que les compétences du client sont en première ligne. En référence à cette situation pour le moins paradoxale, Elias Canetti écrira: «dans un pays où il existe une morale des prix, là où règnent les prix fermes, ce n’est aucunement un art d’acheter. Le premier imbécile venu trouve ce dont il a besoin. Il lui suffit de savoir lire les chiffres et il parvient à ne pas se faire escroquer». Ainsi, on peut émettre l’hypothèse que c’est plutôt les environnements incertains caractérisés par de fortes asymétries informationnelles et de fortes probabilités de se tromper et d’être trompés qui favorisent le plus l’empowerment du consommateur. La fréquentation régulière des souks, les négociations récurrentes, l’observation des comportements des uns et des autres sont autant d’éléments qui contribuent à forger l’expertise des acheteurs… à accroître leurs compétences à la fois sur les caractéristiques du produit et sur le processus de négociation. Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique que le terme J’tara implique une injonction à être talentueux. Et, le terme Ajatar s’applique quant à lui à l’individu passé maître dans la pratique. Il fait bien référence à son caractère à la fois malin et subtil; autrement dit, quelqu’un de rusé à qui «on ne la fait pas». À partir de là, on peut raisonnablement soutenir la thèse selon laquelle contrairement à ce que l’on retrouve régulièrement dans les travaux et recherches en comportement du consommateur, la domination progressive de la distribution moderne et l’accès de tous et toutes à l’information n’a pas nécessairement conduit à l’empowerment du consommateur… bien au contraire. On pourrait même dire que d’une certaine manière, ce mouvement a plutôt conduit à un appauvrissement du pouvoir réel du consommateur dans l’acte d’échange et d’achat… mais ça, les textbooks de Marketing ne le disent pas. 

Camal Gallouj
Directeur à HEC Rabat Professeur à l’Université Sorbonne Paris Nord

Le peuple marocain célèbre chaque année à l’unisson et dans l’allégresse l’anniversaire de la Marche verte du 6 novembre 1975. Cette date restera gravée à jamais dans la mémoire collective de notre peuple eu égard à son originalité et à son impact sur l’avenir du pays. Seul un roi du génie de Hassan II pouvait concevoir l’organisation de cette marche pacifique à laquelle ont pris part 350.000 volontaires représentant toutes les régions et toutes les catégories socio-professionnelles pour libérer nos provinces sahariennes du joug colonial et parachever notre intégrité territoriale. La portée d’un tel évènement a été considérable à plusieurs niveaux. Il a donné lieu à une nouvelle dynamique qui a permis au Maroc de devenir ce qu’il est aujourd’hui. C’est dans le sillage de la récupération de nos territoires du sud que le processus démocratique fut lancé en organisant immédiatement après les élections communales et législatives. Ce processus a été consolidé au cours du nouveau règne par une série de réformes qui ont porté sur les questions institutionnelles, économiques, sociales, culturelles et sociétales. Le résultat est là : le Maroc de 2019 est tout à fait différent de celui d’avant 1975. Son territoire s’est élargi de 60% ; sa population a plus que doublé et plus de 70% des Marocains ont vu le jour après la Marche verte ; son tissu économique et social s’est diversifié.

Le changement le plus spectaculaire a concerné bien évidemment les provinces sahariennes qui ont connu au cours de ces années un développement faramineux sur tous les aspects : développement des villes et sédentarisation de la population, édification d’une infrastructure moderne, réalisation des projets économiques productifs. Ce processus de développement tous azimuts se poursuit à un rythme accéléré avec le lancement d’un ambitieux programme de développement des provinces du sud ayant mobilisé la bagatelle de 77 MMDH sur la période 2015-2021 mais comme tout développement est nécessairement contradictoire, de nouveaux problèmes et de nouveaux besoins sont apparus auxquels il faudra désormais faire face. Les nouvelles générations ont d’autres exigences qui ne furent pas forcément celles de leurs parents. C’est ce qui a amené le souverain à appeler à l’élaboration d’un nouveau modèle de développement qui soit en phase justement avec les exigences de la jeunesse et qui apporte des solutions appropriées aux problèmes que vit le Maroc d’aujourd’hui.

Pour ce faire, nous avons besoin d’une Marche démocratique en nous inspirant de l’esprit et de la philosophie de la Marche verte. Une telle «marche démocratique» doit avoir comme objectif le développement participatif et l’engagement citoyen pour que les Marocains, dans leur diversité, retrouvent confiance dans leur pays et ses institutions. Les problèmes sociaux et économiques qui se posent de nos jours avec acuité nécessitent un traitement politique et un changement de cap. Le pays a besoin plus que jamais d’institutions crédibles seules à même de combler le vide inquiétant qui caractérise la vie politique et la médiocrité de l’offre politique qui n’intéresse malheureusement que peu de monde. Des réformes nouvelles et inédites sont nécessaires pour libérer les initiatives, stimuler la créativité et mettre fin à certaines hypocrisies sociales qui se manifestent à chaque fois qu’on évoque par exemple les libertés individuelles. Il est grand temps de franchir ces supposées «lignes rouges» en la matière comme vient de le faire, avec courage et esprit de responsabilité, le CNDH dans son dernier mémorandum adressé au Parlement. Désormais, la balle est dans le camp des parlementaires pour légiférer dans le sens du progrès social et du renforcement des libertés humaines car sans liberté, point de progrès et point de démocratie. Dans le même sens, on doit saluer les propositions du CESE formulées dans son rapport annuel 2018.

Cette instance consultative a posé en des termes nouveaux un certain nombre de problématiques qui constituent de véritables goulots d’étranglement telles que la question des enseignants contractuels relevant des AREF, le phénomène de l’exode des compétences, l’accès des femmes à l’emploi et les nouvelles formes de protestations populaires favorisées par le développement des réseaux sociaux. Sur chacune de ces problématiques, le CESE a formulé des propositions dignes d’intérêt. Le temps n’est plus à l’immobilisme et à l’attentisme, encore moins aux luttes stériles autour de fausses questions. Il appelle à l’action et à la mobilisation. La réflexion sur le nouveau modèle de développement est une occasion de mobiliser les énergies et d’impliquer toutes les bonnes volontés. Ce NMD qui ne se réduit pas à une dimension économique, se doit d’aborder l’ensemble des problématiques et leur apporter des solutions audacieuses et novatrices à même de faire entrer effectivement le Maroc dans le club des pays émergents. C’est à cette condition que notre pays se mettra à l’abri des «intempéries» et des menaces réelles qui planent sur notre région. 

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

La présentation du projet de loi de finances constitue le moment idoine pour relancer le débat national sur les grandes problématiques du moment. Au-delà des chiffres et des données techniques qui sont importantes à analyser et à décrypter, ce sont les choix politiques et les orientations générales qui les sous-tendent qui sont déterminants en dernière instance. C’est un lieu commun de rappeler que le Budget n’est jamais neutre. Il reflète des choix et des arbitrages au profit de certaines catégories sociales et, par conséquent, au détriment d’autres. Ces intérêts sont dissimulés, la plupart du temps, par le recours à l’idéologie pour habiller le contenu par des considérations d’ordre général et en faisant une lecture bien orientée des chiffres.

D’ailleurs, à peine un projet de loi de Finances adopté, on se met à préparer celui de l’année d’après: et c’est à ce niveau-là que les lobbies s’activent pour introduire les mesures qui servent leurs intérêts. Ce qui est une pratique somme toute normale en démocratie. Bien sûr, l’État ne cède pas facilement, car son rôle ne se réduit pas à celui de simple porte-parole des classes et groupes dominants. Jouissant d’une autonomie relative, il a d’autres impératifs à régler, ceux de la régulation sociale dans son ensemble. Ce qui le conduit par moments à prendre des mesures qui peuvent apparaître comme allant à l’encontre des intérêts dominants. Il a comme fonction de veiller à dégager des compromis sociaux qui assurent la reproduction sociale. Tout cela est fait au nom de l’intérêt général du pays et de la nation. C’est par rapport à ces considérations méthodologiques qu’il conviendrait de lire les lois d’une façon générale et la loi de Finances d’une façon particulière. Une loi ne peut être que l’émanation d’un rapport de forces dans la société. Il ne saurait y avoir de loi juste dans l’absolu.

Dans un contexte national marqué par un certain rapport de forces et des structures socio-économiques relativement figées, on ne doit pas s’attendre à un PLF révolutionnaire qui chamboule l’ordre existant. Quand on prend le soin de faire une comparaison entre l’actuel projet et les lois de Finances des dernières années, on est frappé de prime abord par la ressemblance de leur structure, voire de leur contenu. Certes, on trouvera dans le corps du texte et des documents qui l’accompagnent quelques «nouveautés» qui relèvent soit d’un simple jeu d’écriture, soit d’une réponse aux sollicitations et injonctions de certains milieux. Ainsi, on relève une certaine modification au niveau de la forme. Pour la première fois, référence aux derniers discours de SM le roi oblige, les priorités retenues commencent par la question sociale et relèguent la question des équilibres macro-économiques au dernier rang. Mais il ne s’agit là que d’un simple miroir aux alouettes pour faire «comme si». L’examen des chiffres contredit cette priorité pour la question sociale et on peut en disserter à l’infini. Prenons tout simplement quelques exemples. D’abord, celui de la couverture sociale des «indépendants», qui constitue un chantier national d’envergure. On constate que le dossier évolue à pas de tortue dans la mesure où l’État rechigne à dégager des moyens additionnels pour contribuer au financement.

En comptant sur le seul apport des catégories concernées, le projet risquerait de traîner longtemps dans les discussions et débats stériles, voire de capoter tout simplement. Ensuite, le dossier du RAMED qui souffre de plusieurs dysfonctionnements mis en exergue par l’ONDH (Observatoire national du développement humain) auxquels le PLF n’apporte pas de solutions concluantes et durables. Enfin, concernant la question de l’éducation-formation, retenue comme la priorité des priorités, force est de constater que les moyens mobilisés restent en deçà des attentes. Le taux d’augmentation de près de 17% du budget alloué à ce secteur ne doit pas nous induire en erreur pour au moins deux raisons: la première tient au transfert des cotisations de l’État, au titre de la prévoyance sociale et de la retraite, du chapitre «charges communes» au chapitre des dépenses du personnel des départements ministériels et institutions. Quand on sait que l’éducation nationale représente près de la moitié du personnel de la fonction publique, on mesure l’importance des montants transférés; la deuxième tient à la modestie de l’augmentation du budget d’investissement qui ne dépasse pas en valeur absolue 270 MDH et en valeur relative 4%. Face aux difficultés rencontrées pour boucler le projet du Budget, dans sa forme actuelle et avec toutes ses faiblesses, le gouvernement a opté pour les solutions conventionnelles de facilité telles que le recours excessif à l’endettement, qui hypothèque par trop l’avenir du pays et celui des générations futures.

Ainsi, le montant prévu des recettes d’emprunt, à la fois sur les marchés intérieur et extérieur, permet juste de couvrir le service de la dette en principal et intérêt (97 MMDH contre 96,5MM)! En d’autres termes, on n’est plus dans la logique keynésienne d’un endettement pour financer le développement, mais le pays est rentré de plain-pied dans le cycle infernal du déficit qui génère le déficit. Autres solutions de facilité: le recours encore une fois à la privatisation, mais surtout le puisement dans les poches de la classe moyenne et des couches populaires. D’ailleurs, un examen attentif des mesures fiscales introduites dans le PLF montre on ne peut plus clairement cette politique des «deux poids, deux mesures»: tout pour les nantis et pratiquement rien pour cette classe moyenne qui subit de plein fouet l’érosion de son pouvoir d’achat. En définitive, nous sommes face à un PLF qui manque terriblement de vision politique claire et d’ambition de sortie de crise pour le pays. Il risque de causer beaucoup de dégâts au pays et de creuser davantage l’abîme, y compris au sein de la majorité censée le défendre et le porter. Ne parlons pas du décalage entre les Orientations royales et ce que nous sert ce PLF comme menu !

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Une cartographie des risques de fraude est un exercice destiné à mesurer le niveau d’exposition à la fraude d’une société, d’une activité ou d’un processus et identifier les risques résiduels non couverts par l’environnement de contrôle en place. Au-delà de l’importance de la méthodologie choisie pour la conduite d’un tel exercice, il est primordial de s’entourer des compétences pertinentes tant en interne qu’en externe pour mener à bien l’identification des risques et des mesures de remédiation appropriées. Nous tentons de restituer dans cet article les clés pour faire de votre cartographie des risques de fraude un succès et un outil de pilotage efficace pour le management.

Fraude «cosmétique» ou fraude à «haute valeur ajoutée»
Si l’on se réfère à la définition qu’en donnent les dictionnaires récents, la notion de cartographie évoque une représentation de phénomènes mesurables sous forme de diagrammes ou de schémas à l’aide d’information quantitative. Appliquée au risque de fraude, la cartographie s’entend comme le relevé des risques d’une entreprise, d’une activité et/ou d’un processus. L’objectif d’un tel exercice est en effet d’établir un recensement et une évaluation des risques de fraude au regard des contrôles en place avec pour objectif final de mettre en évidence d’éventuels manquements ou faiblesses résiduelles du contrôle interne. L’élaboration de la cartographie peut, selon la complexité de l’entreprise et le niveau de précision que l’on souhaite lui apporter, constituer un travail fastidieux et coûteux. Par conséquent, les cartographies des risques de fraude sont souvent incomplètes, insuffisamment approfondies et n’identifient pas de manière précise les risques majeurs et les principaux scenarii de fraude possibles. Une des sources d’échec principale réside dans le manque d’expertise et d’expérience des équipes en charge de l’exercice: les insuffisances méthodologiques menant au manque de profondeur de l’analyse et le manque d’expérience conduisant à des plans de gestion des risques de fraude, trop génériques, sans réelle valeur ajoutée et ne s’imbriquant pas dans le processus de gestion global de la société. Il est en effet important de bien s’assurer que la méthodologie mise en œuvre, le mode de restitution et de formalisation s’inscrivent dans le système de gestion des risques de la société afin que les résultats des travaux mis en œuvre permettent d’améliorer, de manière concrète et opérationnelle, son processus global de maîtrise des risques.

L’expérience compte
La première étape clé dans le processus d’évaluation est le choix de l’équipe qui sera en charge de la conduite de l’exercice. Les fonctions d’audit interne ou de gestion de risque, habituées à éclairer le management sur les zones de risques de l’entreprise et les mesures à mettre en œuvre pour les réduire, sont souvent mises à contribution. En s’appuyant uniquement sur leur expérience au sein de l’entreprise et l’historique de leurs missions, les équipes en charge de l’évaluation des risques de fraude peuvent ne pas prêter suffisamment attention aux nouvelles tendances en matière de fraude. En conséquence, l’univers des risques présenté à l’issue de l’exercice inclut principalement des risques génériques passés ou actuels sans prendre en considération les évolutions des schémas de fraude ni anticiper les changements en cours ou à venir, y compris technologiques, potentiellement propices à la perpétration d’actes frauduleux. Une des clés du succès réside dans la capacité de l’équipe projet à décrire les risques dans des termes compréhensibles, reposant sur des scenarii précis en rapport avec le mode de fonctionnement et la culture de l’entreprise, l’évolution de son environnement ainsi que les changements stratégiques prévus par le management.

Ce résultat ne peut être atteint que si l’équipe en charge de l’identification et l’évaluation des risques de fraude inclut des experts en mesure d’apporter une connaissance approfondie des tendances en matière de fraude ainsi qu’une expérience large dans le secteur d’activité de l’entreprise, permettant, in fine, d’identifier les meilleures mesures de maîtrise des risques identifiés. La méthodologie à appliquer pour conduire un exercice de cartographie des risques de fraude dépend des moyens, des ambitions et du niveau de précision souhaité. La deuxième étape importante dans le processus est le choix de l’approche qui sera appliquée dans le cadre de l’élaboration de la cartographie des risques de fraude. Différentes méthodes s’offrent aux entreprises – des approches plus traditionnelles telles que l’évaluation à l’aide de questionnaires et l’organisation d’ateliers avec des représentants des domaines exposés aux risques de fraude, ou bien des approches alternatives comme notamment l’identification et l’analyse des risques à travers des exercices de simulation de cas de fraudes. Le choix de l’approche est souvent conditionné par le niveau des ressources disponibles, l’expérience et la maturité des équipes qui participent au processus. Chacune de ces approches présente des avantages et des inconvénients que les personnes en charge de l’élaboration de la cartographie des risques doivent connaître et évaluer avant de prendre leur décision. À titre d’exemple, l’approche d’évaluation par questionnaire assure une couverture significative de la population évaluée, aussi bien en termes géographiques, dans le contexte d’une grande entreprise multinationale, que dans le cadre d’un holding gérant un portefeuille d’activités très diversifié. Néanmoins, cette méthode comporte des limites telles que la difficulté d’obtenir des réponses de qualité due à l’incompréhension des questions ou l’insuffisance de base factuelle sous-tendant les réponses fournies par les opérationnels interrogés. Par ailleurs, l’organisation d’ateliers de travail avec des représentants des domaines exposés aux risques de fraude peuvent mener à une appréciation très générique et peu opérationnelle des risques et de la capacité de l’entreprise à les gérer. Cependant, cette approche offre une flexibilité en ce qui concerne la collecte d’information et permet la sensibilisation des fonctions exposées.

Des fraudes aux multiples «visages»
Des ateliers sont organisés afin de définir un cadre, c’est-à-dire à identifier de manière générale les typologies de risques de fraude auxquelles l’entreprise est exposée (détournement de fonds, manipulation des comptes comptables, corruption, conflits d’intérêts et autres) et les processus concernés (achats, paiements des fournisseurs, ventes, réceptions des paiements des clients, gestion des stocks, etc.). Ensuite, les questionnaires contribuent à faire émerger de manière plus opérationnelle et plus concrète des risques qui constitueraient l’univers des risques de fraude de l’organisation: remboursements de fausses notes de frais dans une filiale, paiements de fausses factures, détournement de paiements de clients locaux, surfacturation, vol de stock à haute valeur unitaire… Ils permettent également d’ajuster l’appréciation de la fréquence et de l’impact de ces risques.

Par ailleurs, l’analyse des risques à travers des exercices de simulation de cas de fraudes est une méthode de plus en plus utilisée. Cette approche est la plus adaptée pour conduire les participants à l’exercice à approfondir de manière proactive leur analyse des processus existant au sein de leur organisation et à identifier les carences dans l’environnement de contrôle en place.Le choix de méthodologie a non seulement une incidence sur l’identification et la profondeur de l’analyse des risques, mais également sur la perception de la probabilité d’occurrence et du coût potentiel attachée à chaque risque et par conséquent, sur leur positionnement sur la cartographie. En complément, nous pensons qu’il est fondamental que la cartographie des risques de fraude soit alignée avec les principes appliqués par la société pour la réalisation de sa cartographie des risques globale et des cartographies des risques thématiques associés.

En effet, afin que les résultats de ces exercices soient homogènes et permettent au management de disposer d’un outil de pilotage des risques global cohérent, les entreprises doivent s’astreindre à rationaliser leurs approches méthodologiques pour la formalisation des différentes natures de cartographies des risques (généraux, fraude, corruption, cybersécurité, environnement, etc.) et ainsi disposer d’un socle d’évaluation des risques commun et comparable. La cartographie des risques de fraude n’est pas figée, il s’agit d’un exercice évolutif dont les évolutions doivent être la résultante du plan d’action établi à l’issue de la cartographie. La troisième étape du processus d’évaluation des risques de fraude consiste en la mise en place d’un plan de gestion et de suivi des risques identifiés en corrélation avec la stratégie de l’entreprise. Pour de nombreuses organisations, le processus d’évaluation des risques de fraude se termine une fois les risques identifiés et les priorités hiérarchisées et assignées. Cependant, le développement d’un plan d’actions détaillé est un élément essentiel à la gestion réussie des risques. Il est important de comprendre qu’un «plan pour élaborer un plan d’actions» n’est pas un plan, mais une promesse, et il ne devrait pas être confondu avec la gestion, la supervision et le suivi efficace des risques. La cartographie des risques de fraude doit être partagée et comprise par le personnel en charge de la faire vivre Au final, les clés du succès de l’élaboration d’une cartographie des risques de fraude résident dans plusieurs composantes organisationnelles: la robustesse de l’équipe en charge, la pertinence de la méthodologie choisie et la mise en œuvre, puis, le suivi du plan d’actions. Au-delà des aspects techniques et opérationnels, une cartographie des risques de fraude ne peut être réussie qu’à condition qu’elle vienne renforcer la valeur du programme de gestion des risques global de l’entreprise à travers des mesures adaptées de protection des risques de fraude et qu’elle soit pleinement comprise et partagée par les employés de la société. 

Silvena Toteva
Directrice en charge des activités Forensic au Maroc (spécialiste des sujets de fraude en entreprise).

Bachir Bacha
Directeur PwC France, expert dans les investigations  de Fraude.

Mon costume noir, ma cravate à double nœud, mes chaussures cirées dans le coffre de la voiture
J’attends l’appel, un seul appel
Qui fera basculer ma vie Et si Dieu le veut, celles des autres

#jeveuxdevenirministre.
Vraiment.
Pourtant, il se raconte
Qu’il n’est plus très indiqué de se risquer dans la pénibilité de ce métier
Que gloire et honneur de cette légendaire fonction, ne sont devenus que glorioles et bouffonnerie
Que cette digne fonction est le talon d’Achille de la bonne gouvernance

Malgré et bon gré,
#jeveuxdevenirministre.
Je veux affronter cette peur mythique de prendre une décision, lorsque l’évidence l’impose
Je veux me confronter à ce rejet systématique et systémique de la prise de risque
Je veux me risquer à sentir l’asphyxie et l’inertie politique, rassurantes et angoissantes à la fois
Je veux me heurter à la cacophonie politicienne, à ses bluffs et à ses usurpations
Je veux résister à cette légendaire tentation pour le clientélisme, le copinage et le népotisme
Je veux déjouer la froideur, l’indifférence, l’arrogance, l’appétence du pouvoir politique
Je veux m’interdire la victoire des honneurs, des grâces protocolaires et de l’illusoire gloire matérielle
Je veux lutter contre le désistement moral et intellectuel face à une administration jugée si féroce
Je veux combattre la démesure de mon ego face aux aspirations citoyennes et à la vindicte populaire
Je veux défier la dictature masquée des intérêts particuliers, des groupes de pressions, des lobbies
Je veux vivre ce mythe si facile des supposés gouvernements parallèles et des mains invisibles
Tel le mythe d’Icare, je veux expérimenter la résistance de mes ailes

#jeveuxdevenirministre, pour tester
La compatibilité entre compétences et décisions politiques
La congruence entre le sens
de l’éthique et les impératifs pratiques
La complémentarité entre patriotisme et engagement politique
La synergie entre intérêt général et calculs politiques
L’écart inconciliable en militantisme et technocratisme
L’union possible entre le sens
du devoir et le sens de la carrière
La dichotomie entre élitisme et populisme
La connexion supposée entre élections et mandat électoral

Malgré tout, #jeveuxdevenirministre.
De blanc vêtu, savourer l’heure de gloire face à Sa Majesté
Devant les représentants de la nation, appréhender, en darija, l’heure de vérité
Chaque jeudi, goûter à cet appendice de la décision publique
Avec curiosité, découvrir l’alchimie des couleurs politiques qui s’opposent et qui gouvernent à la fois
En toute confiance, affronter les rares causeries et nombreuses moqueries médiatiques
En toute méfiance, défier la bureaucratie impérieuse et la puissance kafkaïenne
Puis au final, avec humilité, craindre le séisme politique salvateur

Plus que jamais, #jeveuxdevenirministre. parce qu’ils ont réquisitionné, séquestré, usurpé, subtilisé, travesti cette noble fonction
Sous nos yeux, avec notre lâche acquiescement, au grand dam de nos crédulités instinctives
Ils ont en fait
Un bastion des ambitions individuelles
Une loge sans valeurs ni philosophie
Un ring sans règles ni honneurs
Un champ de bataille sans chants victorieux

#jeveuxdevenirministre.
Nous tous, voulons devenir Ministre
Nous tous, devons devenir Ministre
Nous tous, méritons de devenir Ministre

À tous ceux
Dont la raison rêve d’ailleurs, mais dont le cœur ne saurait vivre ailleurs
Qui aiment ce pays et veulent absurdement le quitter
Qui peuvent mais ne savent plus
Qui savent mais ne peuvent plus
Qui écoutent et lisent subtilement les discours de Sa Majesté

Et dans la désertion supposée des talents
Et dans le bruit assaillant des plaintes et des complaintes
Et dans la sécheresse du militantisme sincère
Et dans un système jugé verrouillé et sectarisé

Armons-nous
De nos peurs, de nos inquiétudes
De nos talents, de nos expériences
De notre foi, de notre citoyenneté
De notre courage, de nos rêves
De nos hashtags, de nos réseaux, de nos connexions
Armons-nous de notre Curriculum Vitae, si précieusement caché

Postulons ! Portons-nous candidats
Offrons à notre Chef du gouvernement une armée de femmes et d’hommes bienveillants, vaillants, volontaires, compétents, experts, intègres
Pour devenir Ministre…
Rendons gloire, fierté et honneur à la fonction de Ministre du gouvernement de Sa Majesté !

Hatim Benjelloun
Directeur associé du cabinet conseil Pass et fondateur du think tank Radius

Sur invitation du Laboratoire de recherche en économie théorique et appliquée (LARETA) relevant de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Settat, j’ai participé la semaine dernière à un débat sur le rapport de la Banque mondiale (BM) «le Maroc à l’horizon 2040», publié en 2017. L’intérêt pour les publications de cette institution multilatérale n’est pas nouveau. En effet, depuis la publication du premier rapport au début des années 60 du siècle dernier et du virage à 160 degrés qui s’en est suivi en matière de politique économique et sociale, on a appris à nous intéresser de plus près à tout ce qu’elle produit sur notre pays. D’ailleurs, tous les Marocains ont présent à l’esprit le discours prononcé par le roi défunt Hassan II à l’occasion de la commémoration de la Marche verte le 6 novembre 1993, annonçant que «le Maroc est au bord d’une crise cardiaque». Cette phrase qui fera date est prononcée à la suite de la publication par la BM de deux rapports explosifs sur l’éducation et la situation économique ! Contrairement aux rapports précédents qui traitaient de domaines précis, «le Maroc à l’horizon 2040»  aborde plusieurs problématiques touchant la nature du modèle de développement dans son ensemble en privilégiant, toutefois, une variable stratégique à savoir le capital immatériel comme le montre le sous­-titre du document : «investir dans le capital immatériel pour accélérer l’émergence économique». C’est un travail qui relève de la prospective puisqu’il s’inscrit dans une perspective lointaine, empruntant, en quelque sorte, la voie suivie pour l’élaboration du rapport sur le cinquantenaire. Il s’agit, pour les deux publications, de prospecter la voie de l’avenir. Mais entre 2005, date de publication du rapport sur le cinquantenaire et 2016, date de préparation dudit mémorandum, des changements profonds ont eu lieu tant sur le plan institutionnel que sur les plans économique, social et culturel.

Quel scénario pour 2024 ?
Ces développements ont fait l’objet d’une évaluation de la BM en soulignant les «progrès incontestables sur les plans économique et social et sur celui des libertés individuelles et des libertés civiques et politiques», tout en insistant également sur les faiblesses, dont notamment «le retard qui concerne l’insertion des jeunes dans la société». Pour ce qui est de l’économie, elle est prisonnière de trois handicaps majeurs : faiblesse la productivité, industrialisation insuffisante et une contribution négative de la demande extérieure à la croissance. Pour rester dans l’air du temps, le mémorandum conclut cette partie diagnostic par «l’essoufflement» du modèle de développement. S’interrogeant sur le Maroc à l’horizon 2040, le mémorandum opte pour un scénario réaliste et se fixe comme objectifs de réaliser une croissance de 4,5% par an d’ici 2040, une augmentation de 2% par an de la productivité totale des facteurs ainsi que des gains de productivité durables sur au moins une génération. Ce qui permettra au Maroc d’atteindre à l’horizon 2040 45% du PIB par habitant de l’Espagne contre 22% en 2016. Pour ce faire, le document préconise une série de voies à emprunter : allouer le capital d’une manière plus concurrentielle en luttant contre les rentes et en promouvant un changement culturel ; allouer le travail d’une façon plus efficiente et inclusive ; intégrer davantage l’économie mondiale et la chaîne de valeur globale en signant notamment un accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) avec l’UE ; investir dans les institutions et services publics (renforcer l’État de droit, la justice, moderniser l’administration publique) ; investir dans le capital humain en plaçant l’éducation au cœur du développement, en réalisant une meilleure santé économique et en développant la protection et l’éducation de la petite enfance ; investir dans le capital social en réalisant la parité entre les sexes et en encourageant une plus grande confiance interpsonnelle.

Multiples contradictions
S’il diffère des précédents rapports au niveau de sa conception et de sa rupture avec le paradigme néo-classique en s’ouvrant sur les apports des sciences sociales, force est de constater qu’il reste au milieu du chemin dans la mesure où il n’intègre pas l’ensemble des facteurs non-économiques dans le scénario envisagé. Les auteurs du mémorandum, en prenant à leur compte la thèse de rattrapage chère à Rostow (auteur des étapes de la croissance économique) font fi des spécificités du pays et réduisent la problématique de développement au seul agrégat du PIB. Faut-il rappeler qu’un tel rattrapage est pratiquement impossible car l’histoire ne se reproduit pas à l’identique. Ce qui est demandé aujourd’hui à un pays comme le nôtre, ce n’est pas de suivre les traces des anciennes puissances coloniales mais plutôt de faire preuve de créativité pour mettre en place un modèle de développement qui lui est propre. Comme le mémorandum n’est pas à une contradiction près, il préconise plus d’ouverture et plus d’intégration dans le marché mondial sans tenir compte des contraintes d’une telle ouverture et de son coût exorbitant pour le Maroc. Aussi, il fait la part belle au capital privé oubliant les enseignements tirés de l’expérience des pays émergents dans lesquels l’État et le secteur public ont joué un rôle moteur dans le décollage économique et la production des biens publics. Ceci étant, le mémorandum en question mérite d’être connu, analysé et médité. Il peut être retenu comme l’une des références pour l’élaboration de notre nouveau modèle de développement. À condition de le prendre comme tel sans surdimensionnement. !

Abdeslam Seddiki
économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Après plus de deux mois d’attente et d’attentisme, le remaniement ministériel a finalement eu lieu et le «nouveau» gouvernement, ramassé et relooké a vu le jour. Comme le temps presse et les échéances se rapprochent, il est rentré en fonction avant même que la passation des pouvoirs n’ait eu lieu. Ainsi, un Conseil des ministres, présidé par le roi a été tenu dans la foulée pour adopter les grandes orientations du projet de Loi de finances 2020, lequel projet sera déposé devant le Parlement le 20 octobre prochain. L’exposé circonscrit présenté par le ministre de l’Économie, des finances et de la réforme de l’administration, bien qu’il s’inspire des derniers discours du souverain, reprend globalement les mêmes priorités définies auparavant par la loi de cadrage. Celles-ci sont au nombre de quatre : la mise en œuvre effective de la loi-cadre relative à la réforme du système d’éducation et de formation ; la mise en place des mécanismes de protection sociale, le soutien de la classe moyenne et le renforcement du ciblage des catégories démunies ; l’accélération de la mise en œuvre de la régionalisation ; imprimer une nouvelle dynamique à l’investissement et au soutien de l’entreprise. On le voit, c’est un projet qui est apparemment à forte teneur sociale et ne peut par conséquent que répondre aux attentes et aux préoccupations des citoyens. On attendra cependant de connaître les détails dans lesquels se cache le diable pour voir dans quelles mesures ces priorités se traduisent en actions concrètes et en chiffres réels. Si le «nouveau» gouvernement réussit dans cette épreuve, celle de mener à bien les réformes envisagées dans un laps de temps relativement court, on pourra dire qu’il a réalisé ce qu’on attendait de lui mais au regard de sa composition, on a mille raisons d’en douter car à l’évidence, nous ne sommes pas réellement en face d’un nouveau cabinet. On a repris pour l’essentiel les mêmes et on repart.

Contrairement à toute attente, peu de sang neuf a été injecté dans la nouvelle équipe. Les nouvelles «compétences» se comptent sur les doigts d’une seule main. Au total, on dénombre six nouveaux entrants chargés des secteurs névralgiques comme la Santé, l’Emploi, l’Habitat, la Jeunesse et les sports, le Tourisme, l’Économie sociale et l’Enseignement supérieur. C’est dire l’ampleur de la tâche qui attend les nouveaux ministres. Dans l’ensemble, le temps dont dispose le gouvernement El Otmani bis est relativement court : pas plus d’une année, sachant que l’année 2021 sera une année électorale par excellence : le renouvellement des instances communales et régionales, les élections professionnelles, le renouvellement du tiers de la Chambre des conseillers et l’élection des nouveaux membres de la Chambre des représentants. Si le gouvernement n’est pas impliqué dans son ensemble dans cette opération, avouons qu’une bonne partie le sera. D’ailleurs, tous les pays démocratiques connaissent ce ralentissement du rythme de travail durant la phase préélectorale marquée généralement par des surenchères électorales et des mesures politiciennes à caractère électoraliste.

En outre, le gouvernement, exposé à la pression populaire qui est loin de se relâcher, sera acculé à parer au plus pressé et à agir en «pompier» renvoyant à plus tard l’une des tâches fondamentales qui ont justifié le remaniement, à savoir le lancement de nouveaux projets structurants et la réalisation des réformes de structure dont le pays a grandement besoin pour le mettre sur le sentier vertueux de la croissance. Aussi, l’une des difficultés que l’actuel gouvernement aura à affronter et non des moindres réside justement dans l’arbitrage entre l’action court-termiste et la vision stratégique à moyen-long terme. À force de vouloir agir sur ces deux fronts à la fois, il risquerait de rater le coche rendant ainsi inefficient le remaniement dont le coût d’opportunité est loin d’être négligeable. Et par-dessus tout, il n’aura pas retrouvé cette confiance populaire qui a tellement fait défaut à l’ancienne équipe. D’autant plus que les guéguerres et les passes d’armes entre les principaux partis de la coalition auxquelles on a assisté par le passé ont repris de plus belle au lendemain de l’ouverture de la session parlementaire. Ces dissensions risqueraient de s’attiser d’avantage au fur et à mesure que l’on s’approche des échéances électorales. Ce qui mettrait à mal encore une fois l’homogénéité éphémère et fragile de ce gouvernement. C’est dire que nous sommes en face d’une opération à haut risque et aux résultats hypothétiques. Pour l’heure, contentons-nous d’observer la nouvelle équipe El Otmani sur le terrain en lui accordant le délai de grâce habituel des 100 jours. Passé ce délai, chacun sera en mesure de le juger sur pièce et en connaissance de cause. Il va sans dire que dans l’intérêt de notre pays et pour le bien-être de notre peuple, nous lui souhaitons le succès attendu dans sa mission..

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Dans un monde où les services ont supplanté les produits, l’expérience utilisateur est devenue un maillon essentiel de la stratégie des entreprises. Désormais, l’innovation est au centre des processus de conception, il faut créer de la nouveauté pour séduire les consommateurs en mettant l’accent sur l’expérience et le parcours client. Le design Thinking revient à appliquer le mode de réflexion et la méthodologie des designers, cela apporte beaucoup d’imagination dans les processus de création et permet d’insuffler un supplément de créativité pour concevoir des produits et services originaux. N’oublions pas que c’est la créativité qui pousse les différentes équipes à innover et à développer leur inventivité pour n’en extraire que le meilleur. Les avancées technologiques sont d’ailleurs souvent issues de ce mode de réflexion. Le Design Thinking est centré sur les besoins des consommateurs et sur l’expérience que peut apporter un produit ou un service. C’est une philosophie qui se reflète dans les étapes de conception avec l’analyse des besoins et l’expérimentation pour une amélioration continuelle.

Pour comprendre ce dont les consommateurs ont besoin, il faut pouvoir se glisser dans leur esprit et utiliser leur insatisfaction pour développer une véritable expérience utilisateur. Au sein de notre agence digitale D1-Social, nous intégrons systématiquement le concept de Design Thinking, nous construisons notre réflexion stratégique et créative avec les consommateurs et c’est aussi avec eux que nous testons nos concepts, cela nous permet de challenger certains briefs clients, certaines idées reçues ou de créer des plateformes user-friendly par exemple. Pour stimuler la créativité et développer de nouveaux concepts, l’inspiration est indispensable. Il faut sans cesse la stimuler, lui créer un environnement favorable dans lequel elle peut s’exprimer. Mettre en place des conditions de travail favorables, repenser sa façon de concevoir la hiérarchie, s’inscrire dans une logique de co-création, tous ces facteurs contribuent à améliorer la sociabilité entre les collaborateurs pour laisser libre cours à leur créativité. Le processus du Design Thinking se décline en 5 étapes.

Tout d’abord, une phase d’empathie. Il faut se mettre dans la peau de l’utilisateur de manière bienveillante pour le cerner sous toutes ses facettes y compris les plus irrationnelles. Dans un deuxième temps, nous traitons,trions et organisons l’information pour définir de façon précise une problématique. Pour y répondre, on se lance dans une phase d’idéation exhaustive. On entre ensuite dans une phase de convergence pour regrouper les idées par famille et sélectionner les meilleures. Vient ensuite le prototypage qui permet de concrétiser et de tester quelques idées, celles qui semblent le mieux répondre à la problématique. Il s’agit là d’un processus itératif, il faut donc revenir en arrière à chaque étape, autant de fois que nécessaire.

Pour développer une approche Design Thinking réussie, il faut savoir s’entourer d’une équipe pluridisciplinaire ambitieuse, structurer le sujet, encourager les idées folles en étant à l’écoute de ses collaborateurs sans les juger ou les freiner dans leur créativité, il faut générer le plus d’idées possible, rebondir sur les idées des autres, ne pas hésiter à faire des dessins, à schématiser…Cette démarche est particulièrement adaptée à l’innovation, elle se base sur un travail d’équipe qui a pour but de générer un foisonnement d’idées plutôt que de se centrer sur une seule «bigidea», c’est cela qui augmente la probabilité d’innover. Le Design Thinking occupe une place centrale dans le management des marques, il vient nourrir le branding, il favorise la conception de nouveaux services et de nouveaux produits en renforçant la culture de la marque tout en respectant ses fondamentaux. L’idée, c’est de faire émerger de nouvelles expériences pour quelles soient créatrices de valeur. L’objectif est bien évidement de rendre la marque plus désirable, plus fiable et toujours plus innovante. Pour qu’une marque puisse réussir à s’inscrire dans un processus d’innovation durable, il faut qu’elle soit respectueuse de son environnement et de ses utilisateurs. Elle doit être capable d’offrir de nouvelles expériences mais toujours en cohérence avec sa plateforme de marque. L’approche design thinking privilégie une relation vraie, honnête et utile avec ses consommateurs.

**Il exerce actuellement ses fonctions au sein de l’agence digitale D1-SOCIAL en tant que chief creative officer. Son rôle est d’organiser le passage de l’idée au Go-to-Market. Ses outils sont la créativité, l’analyse et le design thinking pour développer des marques plus expérimentales, plus responsables et résolument centrées utilisateurs.

Hicham El Kadiri
Expert en communication digitale (**)

Le XXIe siècle sera religieux ou ne le sera pas, pour reprendre la prédiction d’André Malraux. Il sera vraisemblablement aussi celui de l’écologie. Quand on voit la panoplie de rapports publiés sur ce sujet au cours de la dernière décennie, le nombre de conférences internationales - dont la dernière en date est le sommet de l’ONU sur le climat - on se rend compte de la place que tiennent désormais les questions écologiques et en premier lieu celle du changement climatique. Mais force est de constater que les résultats obtenus sur le terrain sont loin d’être rassurants. Bien au contraire, la situation ne fait qu’empirer et l’humanité dans son ensemble est sous la menace d’une catastrophe écologique d’envergure. Le dernier rapport sur la biodiversité publié par les Nations Unies (mai 2019) et le rapport du GIEC 2018 (Groupe international d’experts sur le climat) constituent plus qu’un avertissement. Toutefois, ces rapports et études, réalisés par des scientifiques et des experts de renommée, ne relèvent malheureusement que du diagnostic et n’offrent aucune réelle alternative politique pouvant déboucher sur la remise en cause du système capitaliste dominant. Car il faut bien reconnaître que ce désastre écologique est le résultat «logique» de notre mode de production et de consommation imposé par le système capitaliste dominant. En effet, le capitalisme, bien qu’il constituât historiquement un progrès par rapport aux systèmes antérieurs en améliorant relativement les conditions de vie de l’humanité et en libérant les êtres humains de l’assujettissement et des formes d’exploitation précaires, a généré de nouvelles contradictions et de nouveaux dysfonctionnements aboutissant à une rupture civilisationnelle intégrale, c’est-à-dire à l’épuisement d’un modèle d’organisation de la société qui s’exprime dans les champs idéologique, symbolique et culturel. La crise structurelle capitaliste est liée à ses valeurs : une soif d’accumuler «toujours plus», allant de pair avec un productivisme et un consumérisme infinis, le tout sans prendre en compte les limites physiques de la Terre. Le capitalisme est générateur de besoins illusoires pour rentabiliser ses investissements et maximiser ses profits au détriment de la nature.

Ses conséquences se ressentent fortement de jour en jour à travers le réchauffement climatique, l’individualisme, la croissance des inégalités. Si bien que le meilleur moyen pour sortir du tout-marché passe par «produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons». Mais cela suppose un dépassement du capitalisme dans la mesure où l’essence même de ce dernier réside dans sa tendance infinie à l’accumulation du capital et par conséquent à l’épuisement des ressources naturelles et à l’atteinte à la biodiversité. Il est donc nécessaire de dépasser ce productivisme en se posant la question suivante : comment et quoi produire ? Ces problématiques sont fondamentales pour la société : la relation entre les besoins (humains) et les conditions qui rendent possible leur satisfaction doit correspondre avec les ressources disponibles, tout en prenant en compte la vulnérabilité de la planète et le fait que les ressources naturelles soient limitées. C’est une dimension fondamentale de l’organisation de la vie en société et qui se ferait sur la base de ce nouveau paradigme. Cela nous ramène à la prise en considération de la question écologique dans notre mode de pensée et mode d’agir. Le changement escompté doit porter à la fois sur les rapports de production et d’échange et sur les rapports hommes-nature. L’on sait, en effet, que toute marchandise a une valeur d’usage et une valeur d’échange. Alors que le capitalisme privilégie la valeur d’échange (génératrice du profit) sur la valeur d’usage (satisfaction du besoin), il convient d’inverser la séquence en mettant l’accent sur la satisfaction des besoins de la population. Cette exigence serait de nature à recréer une nouvelle harmonie entre l’homme et son environnement naturel. Il s’agit en somme de poser les bases d’un nouveau modèle de société. Le «capitalisme vert» ne représente pas une vraie solution car il ne remet pas en cause les modes de production et de consommation capitalistes, principales causes des problèmes climatiques que connaît notre époque ; ces mêmes modes qui ne peuvent se maintenir qu’en accentuant le caractère déprédateur du système envers l’environnement. Thomas Piketty a démontré dans son dernier ouvrage «Capital et Idéologie» que le dépassement du capitalisme vers un «socialisme participatif» est plus que possible. «C’est le combat pour l’égalité et l’éducation qui a permis le développement économique et le progrès humain et non pas la sacralisation de la propriété, de la stabilité et de l’inégalité...

En reprenant le fil de l’histoire dans une perspective pluridisciplinaire, il est possible d’aboutir à un récit plus équilibré et de dresser les contours d’un nouveau socialisme participatif pour le XXIe siècle», écrit-il. Il appartient donc aux forces de progrès qui s’inspirent des fondements constitutifs du socialisme d’agir sur le terrain avec des mesures concrètes en capitalisant sur la ferveur de la jeunesse qui se mobilise autour des questions de l’environnement et du climat. Le socialisme devrait intégrer cette dimension écologique pour s’enrichir, retrouver son attractivité d’antan et offrir une alternative crédible à une jeunesse prête pour le combat. Auparavant, un effort théorique est indispensable pour mieux cerner la problématique. C’est à cet exercice intellectuel salutaire que les penseurs d’obédience de gauche, soucieux de l’avenir de l’humanité et de la préservation des ressources de la planète, sont conviés. Il s’agit d’un projet historique et civilisationnel qu’il faut bâtir dans l’ouverture d’esprit en donnant au socialisme un contenu nouveau, rénové et mobilisateur et en rompant définitivement avec le dogmatisme et la logomachie dont il a lourdement pâti par le passé.

Abdeslam Seddiki
économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

À la veille du Sommet Action Climat organisé en septembre par l’ONU, des millions de jeunes femmes et hommes se sont mobilisés à travers la planète pour dire aux dirigeants du monde : « Vous êtes en train d’échouer. »

Ils ont raison.

Les émissions mondiales augmentent. Les températures sont en hausse. Les conséquences pour les océans, les forêts, les conditions météorologiques, la biodiversité, la production alimentaire, l’eau, les emplois et, en fin de compte, les vies humaines sont d’ores et déjà terribles et ne feront qu’empirer.

Les données scientifiques sont incontestables. Mais dans de nombreuses parties du globe, les gens n’ont pas besoin de cartes ou de graphiques pour comprendre la crise climatique. Il suffit de regarder par la fenêtre.

De la Californie aux Caraïbes, de l’Afrique à l’Arctique, le chaos climatique est bien réel. Et ce sont celles et ceux qui ont le moins contribué au phénomène qui en souffrent le plus.

Je l’ai vu de mes propres yeux au Mozambique, ravagé par des cyclones, aux Bahamas, dévastées par un ouragan, ou encore dans des pays du Pacifique Sud menacés par la montée des eaux.

J’ai convié le Sommet Action Climat pour créer un élan qui doit nous mettre sur la bonne voie avant les échéances cruciales de 2020 fixées par l’Accord de Paris. De nombreux dirigeants de différents pays et secteurs économiques se sont mobilisés.

Une large coalition s’est formée pour avancer ensemble vers des solutions qui permettent d’éviter la catastrophe climatique, une coalition regroupant non seulement des Etats et la jeunesse mais aussi des entreprises, des villes, des investisseurs et des organisations de la société civile.

Plus de soixante-dix pays se sont engagés à atteindre zéro émissions nettes de carbone d’ici 2050, même si les principaux émetteurs ne l’ont pas encore fait. Plus de 100 villes, dont certaines des plus grandes au monde, ont pris le même engagement.

Au moins soixante-dix pays ont annoncé leur intention de renforcer d’ici 2020 les plans nationaux adoptés dans le cadre de l’Accord de Paris.

Les Petits États insulaires se sont collectivement engagés à atteindre la neutralité carbone et 100% d’énergie renouvelable d’ici 2030.

De nombreux pays, dont le Pakistan, le Guatemala, la Colombie, le Nigeria, la Nouvelle‑Zélande et la Barbade, ont fait le vœu de planter plus de 11 milliards d’arbres.

Plus de 100 dirigeants du secteur privé se sont engagés à accélérer leur transition vers l’économie verte.

Un groupe réunissant les plus grands détenteurs d’actifs financiers de la planète – représentant plus de deux mille milliards de dollars – a pris l’engagement de rendre ses portefeuilles d’investissement neutres en carbone d’ici 2050.

Cet engagement vient s’ajouter à l’appel récent de gestionnaires d’actifs représentant près de la moitié des capitaux investis dans le monde, soit quelque 34 mille milliards de dollars, demandant aux dirigeants mondiaux d’établir un prix significatif du carbone et d’éliminer progressivement les subventions aux énergies fossiles et les centrales thermiques au charbon partout dans le monde.

L’International Development Finance Club a annoncé la mobilisation de mille milliards de dollars d’ici 2025 pour le financement des énergies propres dans 20 pays parmi les moins avancés.

Un tiers du secteur bancaire mondial s’est engagé à mener ses activités en conformité aux objectifs de l’Accord de Paris et aux Objectifs du Développement Durable.

Le Sommet a également permis d’illustrer comment les villes et des industries planétaires comme le transport maritime pouvaient considérablement réduire leurs émissions. Nous avons aussi présenté des projets visant à protéger les forêts et à préserver les ressources en eau.

Mais toutes ces initiatives, aussi importantes soient-elles, ne suffiront pas.

Dès le début, le but du Sommet était de réveiller les consciences à travers le monde et d’accélérer l’action à une plus grande échelle. Le Sommet était également une tribune pour rappeler des vérités difficiles et braquer les projecteurs sur ceux qui agissent et ceux qui s’y refusent. Les personnes qui nient le changement climatique et les principaux émetteurs ne peuvent plus se cacher.

Je continuerai de les encourager à faire bien plus chez eux et à soutenir des solutions économiques vertes à travers le monde.

Notre planète requiert une mobilisation vraiment planétaire. Cela ne pourra pas se faire du jour au lendemain et sans l’engagement total de ceux qui contribuent le plus à la crise.

Si le monde veut éviter le précipice climatique, nous devons faire bien plus pour répondre à l’appel de la communauté scientifique et réduire de 45% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 ; parvenir à la neutralité carbone d’ici 2050 et limiter la hausse des températures à 1,5 degré d’ici la fin du siècle. C’est la seule façon d’assurer l’avenir de notre monde.

Trop de pays semblent encore accros au charbon, alors même que des solutions moins chères et plus écologiques sont d’ores et déjà disponibles. Nous devons avancer bien plus sur la tarification du carbone, veiller à ce qu’aucune nouvelle centrale au charbon ne soit construite à partir de 2020 et supprimer les milliers de milliards de dollars de subventions payées par les contribuables en faveur d’une industrie fossile en voie de disparition et qui exacerbe les ouragans, propage les maladies tropicales et attise les conflits.

Dans le même temps, les pays développés doivent respecter leur engagement de lever d’ici 2020 100 milliards de dollars par an auprès de sources publiques et privées afin d’aider les pays en développement dans leurs efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique.

Je veillerai à ce que les engagements pris par les pays, les entreprises et les autorités locales soient suivis d’effets, et ce dès décembre prochain, à l’occasion de la conférence des Nations Unies sur le climat qui aura lieu à Santiago, au Chili. L’ONU est unie pour soutenir la pleine réalisation de ces initiatives.

Le changement climatique est le grand combat de notre temps.

La communauté scientifique nous dit qu’au rythme actuel, les températures auront augmenté de 3 degrés Celsius d’ici la fin du siècle. Je ne serai plus là, mais mes petites-filles, elles, le seront.

Je refuse d’être complice de la destruction de leur seule et unique maison.

Les jeunes, l’ONU, et un nombre toujours plus grand de dirigeants d’entreprise, d’investisseurs, de chefs d’État et de personnalités de la société civile – en bref, beaucoup d’entre-nous – se mobilisent et agissent. Mais pour réussir, nous devons être bien plus nombreux encore.

Nous avons certes un long chemin à parcourir. Mais un mouvement est né.

António Guterres.
Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies

Ce qu’apporte le Cloud à nos vies en dehors du travail n’est plus à démontrer. Fini, les colonnes de CD qui remplissent nos étagères! Avec les services de streaming à la demande, on peut écouter une foule de morceaux sans se soucier de leur stockage. Même chose pour la banque: plus la peine de prendre rendez-vous pour demander un prêt et ressortir ses anciennes feuilles de paie. Il suffit de se connecter à son service bancaire en ligne et de faire une demande de chez soi, les banques disposant de tous les renseignements pertinents pour une prise de décision à distance. Les entreprises en revanche sont plus lentes à adopter les nouveaux usages; ce sont les collaborateurs qui, bien souvent, sont moteurs du changement. Ils s’attendent à retrouver dans leurs outils professionnels les mêmes avantages technologiques que dans leurs applications personnelles. Ils utilisent le Cloud, recourent à l’intelligence artificielle, bénéficient chaque jour de mises à jour transparentes pour l’utilisateur, d’un accès infini aux données, de la collaboration sans frontières...

Quel ERP du futur ?
Traditionnellement utilisé dans le secteur manufacturier, l’usage de l’ERP s’est peu à peu étendu à tous les métiers au sein des organisations, porté par des offres éditeurs modulaires et spécialisées (achats, paie/RH, comptabilité, commercial, gestion magasin/stocks..). L’ERP s’est imposé pour connecter et rationaliser les processus métiers, intégrer des opérations de gestion complexes, et optimiser l’utilisation des données existantes pour faciliter la prise de décision humaine. Mais s’agissant du choix du type de déploiement, les choses ne sont pas aussi simples. En effet, les besoins ne sont pas identiques d’une entreprise à l’autre, et d’une taille d’entreprise à l’autre. Cloud public, Cloud privé, mode hébergé ou sur site… Quelles options de déploiement conviennent le mieux ? Avec quelle approche ?

Dilemmes de déploiement
Les déploiements sur site sont encore traditionnellement la norme dans l’espace ERP. Non seulement l’ERP sur site offre aux entreprises un contrôle et une autonomie totaux de leurs données, mais également une plus grande marge de personnalisation. Sur place, les équipes informatiques peuvent réagir immédiatement aux problèmes. Mais cette option on-premise est réputée coûteuse et complexe (licence par utilisateur, équipements, maintenance & support IT, formation…) comparée au déploiement Cloud, généralement plus rapide, moins gourmand en ressources pour l’entreprise et dont le coût est maîtrisé. De ce fait, le déploiement Cloud se développe. Un nouveau rapport prédit que le marché des ERP basés sur le Cloud passera de 14,7 milliards de dollars en 2017 à 40,5 milliards de dollars d’ici 2025.

Côté Cloud public, ces environnements ouverts offrent aux entreprises l’agilité dont elles ont besoin pour rester compétitives dans un paysage en rapide mutation. Généralement meilleur marché que les plateformes de Cloud privé, le Cloud public permet aux entreprises de tirer le meilleur parti de la feuille de route de leurs fournisseurs en matière d’innovation. En revanche, le Cloud privé peut fournir une couche de sécurité supplémentaire, les données de l’entreprise étant complètement isolées. Il offre également un haut niveau de personnalisation et d’autonomie quant aux jalons de mise à jour des applications. Enfin, un compromis entre le déploiement «sur site» et le Cloud existe. En hébergeant leur plateforme dans un centre de données tiers, les entreprises peuvent conserver la propriété et le contrôle de la base de données, tout en confiant la responsabilité de la gestion du matériel au fournisseur du centre de données. Il n’existe pas de solution universelle. Seule l’analyse du contexte et des enjeux de transformation peut conduire une entreprise, quelle que soit sa taille, à choisir le mode de déploiement le plus adapté à ses besoins réels.

Le bon choix par l’usage collaborateur !
Alors, comment choisir plus précisé ment le déploiement qui convient à la vôtre? En se concentrant sur quelques fondamentaux. Il s’agit là encore, dans le débat entre CapEx et OpEx, de trouver la bonne approche en fonction du cycle de vie de l’entreprise et de son besoin d’ajouter -ou non- de nouveaux services, de manière rapide et agile ou au contraire de manière planifiée. Le choix est le mot-clé ici. Plutôt que de simplement suivre la mode, les entreprises doivent prendre le temps de définir leurs principales exigences et choisir une option de déploiement qui leur fournira une plateforme adaptée à leur rythme de croissance. Un fil rouge à ne pas perdre de vue cependant: l’ERP nouvelle génération s’adapte aux nouveaux modes de travail des collaborateurs, eux-mêmes en quête d’agilité dans leurs processus internes. D’ici 5, 10 ou 15 ans, l’évolution de l’ERP passera peut-être également par un changement sémantique, rendant la dénomination Enterprise Resource Planning obsolète, pour aller vers celle de Plateforme de gestion intelligente (PGI) car basée sur l’expérience humaine et pas seulement technologique !

Céline Bayle
Director of Enterprise Market & Accountants Product Marketing Sage France & Export

Au 21e siècle, les investissements directs étrangers (IDE) connaissent une croissance fulgurante et les marchés financiers sont devenus des méga-marchés interconnectés 24H sur 24. Les différentes stratégies mises en place par les entreprises qui opèrent désormais sur un marché mondial sont de plus en plus complexes ; en effet, nous assistons à des alliances stratégiques interentreprises, des créations de joint-ventures, des opérations de fusion acquisition, des franchises et concessions, des stratégies d’internalisation et d’externalisation et des ouvertures de filiales et de succursales. Ces stratégies n’auraient pas été possibles sans les technologies de l’information et de la communication.

L’entreprise face à la révolution digitale
Aujourd’hui, plus que jamais, les technologies numériques font partie de notre quotidien et ont immanquablement modifié les comportements d’achats des consommateurs qui sont de plus en plus versatiles. Aucune entreprise quel que soit le secteur dans laquelle elle opère et quelle que soit sa taille ne pourra échapper à la révolution digitale. Certes, la technologie évolue considérablement avec l’avènement du cloud, des big datas, de la blockchain et de la micro informatique mais ce qui est marquant, c’est que l’entreprise se trouve face à une clientèle de plus en plus connectée. Le monde compte aujourd’hui plus de 4 milliards d’individus connectés et ce chiffre est en évolution permanente. L’entreprise n’a d’autre choix que de s’adapter à cette clientèle aux comportements différents de celle qu’elle connaissait naguère. La transformation digitale de l’entreprise lui impose un nouveau mode organisationnel beaucoup moins vertical et moins militarisé, par contre plus aplati fonctionnant en mode «projets» mais en même temps plus ouvert sur son écosystème : clients, fournisseurs, État et médias. En guise d’exemple Google avec ses 80.000 collaborateurs ne connaît que cinq niveaux hiérarchiques tandis que si on était dans un système organisationnel traditionnel, on se retrouverait avec au moins une quinzaine de niveaux hiérarchiques. Les avantages de ce nouveau mode d’organisation sont multiples : le gain de temps, l’augmentation du rythme des innovations, l’implication et la mobilité de l’ensemble des collaborateurs et la multi-compétence. La condition incontournable pour transiter d’un système organisationnel traditionnel à un système organisationnel collaboratif est que tout d’abord le top management de l’entreprise le veuille vraiment, ensuite que l’ensemble des collaborateurs, du plus haut au plus bas, soient formés au digital. Les responsables administratifs et financiers et les contrôleurs de gestion ont été les pionniers du changement numérique dans les entreprises. Un système d’information est censé garantir la liaison entre les différents services de l’entreprise et entre celle-ci et son environnement. Ainsi un système d’information permet de véhiculer les informations jugées nécessaires à la transmission d’informations à l’intérieur de l’entreprise, d’une part et en provenance ou à destination de l’extérieur de l’entreprise d’autre part. Le responsable dispose de ce fait d’une pléthore d’informations en temps réel lui permettant d’agir et de prendre des décisions stratégiques. En un mot, les technologies numériques ont anobli la tâche du responsable financier et du contrôleur de gestion puisqu’il passe d’un simple gestionnaire de coûts à un architecte de la création de la valeur au sein de l’entreprise. En effet, il passera plus de temps à analyser et à modéliser. Il en va de même pour le responsable RH d’une entreprise qui consacrera plus de temps au social, à la gestion des carrières et des compétences et à la formation qui sont le cœur de son métier plutôt qu’à la paie et à la gestion des retards.

Le numérique : une aubaine pour l’Afrique
S’il est un domaine que le digital a révolutionné, c’est bel et bien celui du marketing. Ce dernier surfe sur la vague de la révolution numérique. En effet, les datas, considérés comme le pétrole du 21e siècle, amassés, sont structurés grâce à la web analytics donnant la possibilité au marketeur de connaître avec exactitude les attitudes et comportements de chaque consommateur. De ce fait, chaque consommateur devient un segment à part, ce qui était inimaginable auparavant. Pour ce qui est de la communication, les consommateurs étant en permanence connectés, ce sont les outils du digital qui sont le plus convoités. Ce qui jadis était l’apanage des pays du nord est aujourd’hui accessible aux pays du sud puisque le transfert et l’implantation de la technologie numérique sont plus aisés qu’autrefois où il n’était guère facile de transférer la technologie d’avant l’ère du numérique. En effet, les barrières à l’entrée dans une industrie classique étaient autrefois infranchissables contrairement à la technologie numérique pour laquelle une formation idoine suffit à la rendre transférable. La révolution numérique est une aubaine pour l’Afrique rendant la technologie accessible à tous. C’est également une aubaine pour les jeunes Africains car en ayant accès au digital, ils ont l’opportunité de créer leurs propres stratups contournant par la même occasion les difficultés de financement qui sont le principal rempart face aux investissements en Afrique. L’Afrique est dans un tournant décisif ; si elle intègre les technologies du numérique dans sa culture, ses enseignements et son cadre réglementaire, elle pourra réduire l’écart avec les pays développés. A contrario, si elle rate cette opportunité, le fossé ne fera que se creuser davantage. Les pays africains qui ont misé dans leur politique économique sur l’investissement dans les technologies du numérique connaissent les plus forts taux de croissance économique du continent. C’est le cas en guise d’exemples de l’Éthiopie, du Rwanda et du Maroc qui ont réalisé respectivement des taux de croissance en 2017 de 10,2%, 6,1% et 4,1% tandis que ceux qui continuent de miser uniquement sur leurs ressources naturelles comme le Gabon, la Guinée équatoriale et le Congo, enregistrant respectivement un taux de croissance économique en 2017 de 1,1%, -3,2% et -4,6%, accusent un retard sanglant compromettant sérieusement leur avenir.

Nabil Cherkaoui
Docteur en sciences économiques
Docteur en droit privé
Directeur à l’ISGA 

L’économie marocaine connaît un déficit chronique de la balance commerciale que des mesures conjoncturelles de redressement n’arrivent pas à contenir. Une telle situation est devenue intenable et constitue une menace sérieuse pour nos équilibres macro-économiques. À une certaine époque, les responsables se plaisaient à claironner que le déficit commercial n’est pas important en lui-même tant que le pays dispose d’une balance des paiements courants excédentaire. Or, force est de constater que depuis plusieurs années déjà, le compte courant est à son tour en situation déficitaire dans la mesure où les transferts courants (recettes touristiques et transferts des RME) n’arrivent pas à combler le déficit commercial. La situation appelle, par conséquent, à une remise à plat des choix de politique économique et notamment de l’ouverture tous azimuts de l’économie.

Parlons d’abord chiffres en utilisant les données de l’Office des changes. Ainsi, au cours de la période 2014-2018, bien que le taux de couverture ait connu une amélioration relative, passant respectivement de 48,7% à 54,8%, le déficit global en termes absolus s’est accru de 13,6 MMDH pour s’établir à 190 MMDH en 2018! Somme largement supérieure aux recettes touristiques nettes et aux transferts des RME réunis, soit respectivement 54 MMDH et 65 MMDH. Pour présenter les choses autrement et d’une façon simple, nous disons que chaque jour qui passe, le Maroc importe l’équivalent de marchandises de plus de 1 MMDH alors qu’il exporte à peine 630 MDH. C’est une situation pour le moins asphyxiante et seules des économies pétrolières ou du moins robustes peuvent se permettre un tel «luxe». En examinant plus en détail les exportations et les importations pour l’année 2018, on relève beaucoup d’anomalies et de situations rocambolesques.

Dépendance économique
Au niveau des importations, le poste alimentation, pour un pays dit à vocation agricole, absorbe 45,7 MM DH ; l’énergie, dont le Maroc est dépendant à plus de 90%, nous coûte plus de 80 MMDH; les produits finis d’équipement industriel, nécessaires pour accompagner l’industrialisation du pays, accaparent le quart de la valeur des importations, ce qui nous incite à relativiser les performances du PAI dont les effets induits profitent plus à nos fournisseurs en biens d’équipement ; enfin, les biens finis de consommation absorbent 108 MMDH.

On voit que les importations, à l’exception des biens de consommation, et notamment ceux relevant des produits de luxe, sont incompressibles et dénotent l’état de dépendance de notre économie.

Au niveau des exportations, les quatre postes dominants sont, par ordre d’importance, les produits finis de consommation (83,8 MMDH), les demi-produits composés notamment d’engrais et d’acide phosphorique (60 MMDH), les produits finis d’équipement industriel (53,8 MMDH) et les produits alimentaires (52,8 MMDH). Les efforts consentis au cours des dernières années en matière de promotion et de diversification des exportations n’ont pas atteint le niveau d’inflexion qui permettrait de faire du Maroc un pays émergent et industrialisé tant que les goulots d’étranglement sont présents en force aussi bien au niveau macro-économique (laxisme de la politique commerciale), que méso-économique (efficience limitée des plans sectoriels) et micro-économique (entreprises prisonnières de l’esprit de rente, peu innovantes et peu agressives à l’extérieur). Ce déficit commercial chronique est loin d’être une fatalité. Il est le résultat des politiques économiques et des choix qui ont montré leurs limites. En effet, le pays s’est orienté vers une libéralisation de son économie d’une façon précipitée et non maîtrisée. La signature d’une série d’accords de libre-échange avec plusieurs pays, sans avoir fait au préalable une analyse d’impact et mesuré comme il se doit nos forces et nos faiblesses, s’est avérée être une erreur stratégique. Le miracle qu’on attribue au libre-échange ne s’est pas produit. Le Maroc n’a pas tiré profit des opportunités offertes par la mondialisation. Par contre, il a subi de plein fouet les risques qu’elle comporte pour des pays dont le tissu économique est fragile. Le rapport d’évaluation, qui reste à actualiser, réalisé par l’IRES en 2013 sur le Maroc et les ALE, confirme ce revers très pénalisant pour la croissance et l’emploi. On estime, en effet, que près de 37% du déficit commercial enregistré par le Maroc en 2010 est attribuable aux accords de libre-échange.

Renégocier les ALE ?
À l’exception de nos échanges avec la Jordanie, le Maroc n’a pas tiré son épingle du jeu des ALE, y compris des accords signés avec les pays dont le niveau de développement est proche du notre.  Par conséquent, le nouveau modèle de développement que tout le monde appelle de ses vœux ne saurait faire l’impasse sur cette épineuse problématique de déficit de notre balance commerciale. On doit absolument y remédier à travers une remise à plat des choix et des orientations en vigueur. L’évaluation de notre politique du commerce extérieur et des accords de libre-échange qui en sont l’émanation est incontournable. Sans aller jusqu’à plaider pour un protectionnisme débridé et stérile, on ne peut pas non plus continuer sur la voie d’une ouverture par monts et par vaux. Entre ces deux options extrêmes, il y a lieu de suivre une autre orientation qui préserve nos intérêts vitaux et notre tissu productif. Par ailleurs, une rationalisation de nos importations s’impose en utilisant l’arme fiscale pour décourager l’importation des biens de luxe, tout en valorisant le «Made in Morocco». Enfin, il faut développer davantage notre offre compétitive en diversifiant à la fois nos produits et nos clients. L’exportation ne se décrète pas. Elle est le produit d’un processus laborieux et continu dans le temps et d’une transformation des structures productives. L’émergence se fera à ce prix.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

John Rawls et de nombreux autres penseurs, tels que Amartya Sen ont réhabilité la théorie du «contrat social» dans le cadre de la philosophie sociale et la réflexion autour des questions de développement mais récemment, le débat ne se limite plus aux aspects théoriques. Les crises économiques successives des deux dernières décennies, les révolutions et les guerres du Printemps arabe, la montée du populisme et du terrorisme, l’apparition des tendances protectionnistes et l’attaque contre la mondialisation ont précipité l’émergence de revendications pour un nouveau contrat social.

Un Nouveau contrat social pour le Région MENA
En 2015, la sous-région Afrique du Nord et Moyen-Orient de la Banque mondiale a publié un rapport intitulé «Vers un nouveau contrat social». Selon le rapport, les pays de la région avaient tous adopté une même stratégie de développement en dépit du fait que leurs économies diffèrent selon qu’elles exportent ou importent du pétrole. Selon ce modèle, l’État «fournirait la santé et l’éducation gratuites à tous, soutiendrait les aliments de base et les carburants» et serait également le principal employeur, fournissant le plus grand nombre d’emplois via le secteur public. D’autre part, on constate une faible participation des citoyens à la vie politique et une limitation relative des libertés pour (prétendument) assurer la sécurité de l’État et des citoyens. Ce contrat a entraîné des succès économiques et sociaux importants dans la région arabe. En 2000, «les taux de pauvreté étaient faibles et en baisse. Presque tout le monde a terminé l’école primaire et les taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire et supérieur étaient élevés et en hausse» (ibid.). Cependant, à la fin des années 2000, le contrat commençait à montrer des signes de fragilité croissante. L’endettement public a augmenté suite à la montée des revendications sociales, notamment dans le sillage de la crise économique et de la flambée des prix du carburant et des denrées alimentaires sur le marché international (ibid.). Le secteur public n’est plus en mesure de créer des emplois et «le secteur privé n’a pas connu une croissance assez rapide» pour compenser le manque d’opportunités d’emploi (ibid.). Malgré des investissements soutenus dans l’éducation et la santé, la réforme de ces deux secteurs importants reste confrontée à des défis majeurs en particulier sur deux fronts : qualité et équité (ibid.). Ainsi, l’ancien contrat social n’est plus «adapté aux besoins de la génération de citoyens actuelle», selon les auteurs du rapport.

Pour remédier à cela, ils proposent un nouveau contrat social basé sur la promotion de la compétitivité dans le secteur privé plutôt que de s’appuyer sur l’État comme principale source d’emplois, l’abandon des subventions des matières de consommation de base ainsi que l’adoption d’un système de transferts directs aux plus démunis. Ajoutez à cela le besoin d’entendre la voix du citoyen et de regagner sa confiance. Cela peut paraître comme étant une nouvelle recette pour un nouveau modèle de développement plutôt qu’un contrat social mais il comporte une description à peine cachée de ce que les régimes arabes pourraient en gagner : stabilité et légitimité politique en période de révolutions et de guerres.

Faire face à la peur de la technologie et de la mondialisation, la recette de Nemat Shafik
Dans un long article publié début décembre 2018 sur le site Web du Fonds monétaire international par Nemat Shafik, présidente de la London School of Economics et ancien vice-présidente de la Banque d’Angleterre et du FMI intitulé «Un nouveau contrat social : Comment faire face à la peur de la technologie et de la mondialisation en réexaminant les droits et les devoirs de la citoyenneté» (Finance & dévelopment. Dec, 2018, Vol. 55 Issue 4), l’auteur analyse les circonstances de l’échec du contrat social mondial actuel dans la gestion des conséquences de la mondialisation et des développements technologiques.

«L’avancement du mode de production automatisé» a entraîné une baisse significative de l’employabilité d’une grande partie des travailleurs peu qualifiés et entraînera une division majeure du marché du travail «au profit des plus instruits», a déclaré Shafik. Elle ajoute aussi que les systèmes de protections sociales aux États-Unis ainsi qu’en France ont permis de protéger les familles à faible revenu mais ont alourdi les dettes publiques.

En outre, tous les employés contribuent en payant des impôts, les riches paient certes plus d’impôts mais vivent plus longtemps et bénéficient donc davantage du système de retraite. Selon Shafik, cela perturbe le dicton erroné selon lequel il y a ceux qui «travaillent dur» et ceux qui sont «un fardeau pour les autres». Enfin, «le monde fait face à de grands défis en termes d’équité entre générations». Plus le vote moyen est élevé par année, plus les dépenses publiques pour la retraite s’élèveront de 0,5%. Les jeunes doivent également se mobiliser, voter et participer aux processus électoraux pour faire entendre leur voix et imposer leurs points de vue.

Par conséquent, a déclaré Shafik, le contrat social doit être revu et un nouveau système basé sur le principe du «paiement des taxes en échange de biens publics et des soins aux personnes âgées, aux jeunes, aux infirmes et à ceux qui sont tombés dans une période difficile». Associer des conditions aux transferts de fonds à ceux qui en ont besoin, exiger une assurance en retour, revoir le système de protection sociale et encourager les riches à utiliser les services publics pour assurer un sentiment durable de solidarité et d’«assurance qualité» - sont autant de politiques inévitables à adopter pour surmonter la crise. Il est également nécessaire de maintenir des «politiques préalables à la redistribution» (investissements dans l’éducation, les services et les infrastructures dans les zones isolées et frontalières afin de soutenir la productivité). Pour Shafik, nous devons investir davantage dans la capacité de l’éducation à rapprocher l’identité sociale : «Les pays à mobilité sociale avancée croissent plus rapidement parce qu’ils offrent aux personnes les bons emplois et contribuent ainsi de manière significative au soutien de la production». En vertu de ce nouveau contrat social, les jeunes doivent avoir «des transferts financiers qu’ils peuvent utiliser pour améliorer leurs compétences tout au long de leur vie», un investissement dans l’avenir «parce qu’ils rembourseraient cet investissement avec des impôts futurs plus élevés susceptibles de financer les soins aux personnes âgées»(Shafik). D’autre part, les baisses de salaire minimum devraient être compensées «par des subventions salariales, des crédits d’impôt sur le revenu et des salaires minimum plus élevés, associés à l’accès à des services tels que l’éducation et les soins de santé» afin de maintenir un niveau de vie raisonnable pour tous. Des politiques efficaces devraient être adoptées pour assurer une transformation appropriée de l’emploi afin de s’adapter au modèle de production automatisée et digitale par le biais de la formation, du redéploiement et du suivi des opportunités offertes par la quatrième révolution industrielle en permettant aux travailleurs temporaires d’avoir recours à la protection sociale. Enfin, les revenus doivent être rééquilibrés de manière à ce que le capital puisse supporter une grande partie du fardeau en «éliminant les politiques visant à taxer lourdement l’emploi» et en taxant «le capital dans lequel l’activité économique est exercée» pour lutter contre la fraude fiscale et le recours aux paradis fiscaux (ibid.)

Le Maroc depuis l’indépendance : deux modèles qui se chevauchent
Toutes ces questions qui intéressent les théoriciens du développement au niveau des institutions internationales ne sont pas loin de ce dont discutent actuellement les Marocains. La crise du modèle de développement actuel et l’épuisement de son potentiel sont-ils dus au fait que le contrat social actuel est dépassé et risque de ne pas répondre aux aspirations des générations actuelles ? C’est une certitude ; ajouter à cela le manque de confiance en la politique et les institutions de l’État, phénomène dû au renoncement de nombreux segments de la population au contenu du contrat en cours, adopté après l’indépendance et reproduit sous une nouvelle forme sous «le nouveau règne».

L’État jacobin : 1961-1999
L’évolution du développement historique du Maroc depuis l’indépendance peut être résumée en deux modèles successifs, le second étant construit sur les fondements du premier tandis que le second porte en lui une critique plus ou moins profonde du premier. Le premier contrat social élaboré après l’indépendance était fondé sur le rôle central de l’État dans la prestation de services tels que la santé, l’éducation et l’accès aux services nécessaires et en tant que principal opérateur économique et employeur en raison de son monopole des moyens de production, en particulier les entreprises et les sociétés publiques. D’autre part, l’État intervenait pour soutenir les denrées alimentaires et les hydrocarbures et a mis en place des systèmes de protection sociale plus ou moins limités. D’autre part, le système de gouvernance global était motivé par des préoccupations de sécurité, ce qui signifiait que les quelques ouvertures démocratiques de temps en temps étaient toujours suivies de mesures exceptionnelles : la voix des citoyens était réduite au silence, les dissidents emprisonnés, les partis d’opposition opprimés et la presse muselée. Les termes du contrat étaient l’intervention de l’État en tant que garant de la redistribution de la richesse en échange de la participation de tous à un projet politique basé sur la consolidation de la monarchie exécutive en tant que base fondamentale du gouvernement et de la gouvernance au Maroc. Au cours de cette période, le Maroc a réussi à maintenir une stabilité relative (malgré les événements de 1965, 71, 72, 73, 81, 84 et 90), de former une nouvelle élite que l’école publique a réussi à faire venir de divers segments de la société, à mettre en place une administration centralisée forte et une administration territoriale expérimentée et à maintenir des équilibres sociaux plus ou moins fragiles. Cependant, l’accès libre aux services publics, les subventions des biens de consommation en période d’inflation des prix et l’augmentation des salaires pour atténuer la colère de la rue et des syndicats ont tous contribué à l’épuisement des ressources de l’État. L’existence d’élites fidèles au régime ont permis à celui-ci de se défendre politiquement. Cependant, le fait que ces élites soient à l’origine des «classes improductives» vivant sur un système de rente a privé l’économie nationale de possibilités de se développer et de créer davantage de richesses pour financer la facture sociale. La croissance d’une classe qui bénéficie de privilèges sans apporter de valeur ajoutée, des demandes sociales galopantes et une administration de la fonction publique gonflée sont les facteurs ayant entraîné une augmentation de la dette extérieure et intérieure ; à la fin des années soixante-dix les finances publiques se sont rapprochées de la faillite. Les programmes de réajustement structurels appuyés par la Banque mondiale et le FMI (1984-1992) malgré leurs réalisations macro-économiques ont gelé les dépenses sociales consacrées à l’éducation, à la santé et aux services de base, ont fixé un plafond pour l’emploi public, ont perturbé l’évolution normale des salaires et ont arrêté le développement du réseau de sécurité sociale. Lorsque Hassan II a mis en garde contre la «crise cardiaque» économique du Maroc en 1995, c’était une annonce officielle que le contrat social de l’après-indépendance était au point mort.

L’ère nouvelle
Le deuxième contrat adopté à l’époque nouvelle (règne Mohammed VI) est une reproduction sophistiquée du premier contrat. Le nouveau contrat social repose sur la lutte contre la pauvreté, le ciblage progressif des classes sociales inférieures, la levée des subventions pour les denrées alimentaires et le carburant, l’expansion des réseaux de sécurité sociale et l’amélioration de l’accès aux services de base. Tout cela en contrepartie d’un consensus tacite pour continuer à travailler dans le cadre des fondements pérennes et fondamentaux de la nation, notamment la monarchie, l’intégrité territoriale et l’islam et d’une orientation prudente vers une démocratisation progressive (malgré ses nombreuses lacunes) et une prise de décision politique plus ou moins participative. Ce contrat a eu des effets louables sur la pauvreté, le taux de chômage et l’extension de la classe moyenne. Néanmoins, il n’a pas apporté de solution au problème du chômage chronique des jeunes, en particulier des titulaires de diplômes supérieurs ; il n’a pas non plus contribué à augmenter les revenus de la classe moyenne émergente et très exigeante ; et il n’a que partiellement réussi à garantir un accès généralisé et de qualité à l’éducation, à la santé et aux services de base pour tous.

En effet, les attentes de la classe moyenne et de la jeunesse ont grandi à un moment où une catégorie aisée tirait profit de la privatisation et des privilèges accordés aux investisseurs dans les domaines de l’immobilier, de l’agro-alimentaire, de l’agriculture, de l’énergie et des télécommunications. La classe des riches est perçue par la majorité de la population comme étant un groupe de lobbies interdépendants renforçant la distribution inégale de la richesse et contribuant à la montée de la corruption et au manque de transparence des marchés publics. Le nouveau contrat social a connu sa première crise avec le mouvement du 20 Février (qui a émergé dans le cadre des révolutions successives du Printemps arabe) lorsque des voix appelaient à éliminer la corruption, à lutter contre les nouveaux lobbys économiques et à supprimer le contrôle des affaires publiques par le prétendu «État profond». La nouvelle Constitution de 2011 a donné une impulsion aux réformes (en particulier politiques) et a permis de relever sérieusement le contrat social renouvelé mais elle a rapidement montré ses limites à absorber la colère populaire, notamment en ce qui concerne la participation des citoyens au développement et à la rénovation de la société. Le système de gouvernance et la démocratisation politique réelle sont restés les grands absents des réformes dans un contexte où primaient une lutte fabriquée contre les islamistes et la tentative de revenir sur les acquis de la Constitution de 2011. Des tentatives désespérées de reconfigurer la carte politique (d’une manière pseudo-contre-révolutionnaire) ont empêché le pays de s’attaquer aux problèmes vrais et fondamentaux de la croissance économique et du développement humain, tout en assurant une participation effective des citoyens à la gestion des affaires locales et en soutenant une redistribution juste de la richesse. Le Hirak du Rif et les soulèvements de communautés marginales (à Jerada, Zagora et ailleurs) et la révolution des médias sociaux contre les élites et les symboles de l’État ont ouvert la porte à une crise profonde décrite par le roi Mohammed VI comme étant «une crise du modèle de développement actuel». D’où le débat actuel entre les acteurs politiques sur la nécessité de réfléchir sérieusement et efficacement à un nouveau contrat social plus efficace.

Pour un nouveau contrat social
Un tel contrat doit inclure un ciblage intelligent et conditionnel des démunis, y compris une mise à niveau effective de leurs capacités et de leurs compétences pour les faire sortir de la pauvreté afin qu’ils puissent contribuer à l’activité économique et produire à leur tour de la richesse, des taxes et des ressources qui compenseront les dépenses effectuées par le biais de transferts directs conditionnels. Ce nouveau contrat devrait inclure un soutien important aux classes moyennes grâce à une réduction de l’impôt sur le revenu ou via d’autres mécanismes favorisant l’accès au logement, la possession d’un véhicule, le paiement de la facture de l’éducation privée, l’accès à l’université et le financement des voyages et des loisirs. Le renforcement des capacités de la classe moyenne augmentera sa capacité de consommation, ce qui stimulera fortement l’économie et influera positivement les ressources de la trésorerie. Soutenir la classe moyenne ne signifie pas augmenter les subventions et créer un nouvel État providence mais plutôt investir dans la croissance économique et la création de richesses. Ce contrat devrait également inclure des transferts monétaires conditionnels (conditionnés par la formation, l’apprentissage et le perfectionnement des compétences) pour les jeunes de l’université, les jeunes au chômage et les jeunes à la recherche d’un emploi. Cette aide pourrait prendre forme de bourses, de prêts bancaires à long terme, d’emplois temporaires ou de prix d’excellence ou de créations de TPE ; autant de moyens d’incitation pour contribuer à la construction de leur avenir. Assurer la participation directe des citoyens à la gestion de leurs problèmes au niveau local est également essentiel pour assurer une gestion plus efficace des problèmes de développement. Il faut mettre en place des mécanismes pour assurer le suivi des projets par les citoyens et des séances de questions adressées aux responsables et aux élus lors des séances de planification et de restitution publiques ; il faut également mettre en place des mécanismes de consultations transparentes et de budgets ouverts développés avec la participation de la communauté locale et des résidents et mettre au point des systèmes efficaces de gestion des plaintes et des griefs liés aux projets de développement et à leur impact sur la population mais tout cela n’est possible que dans le cadre d’une démocratisation progressive mais réelle sans perdre de vue les fondements pérennes de la nation. Lorsque nous parlons de responsabilité et de reddition des comptes, nous devons lui donner le sens réel de choisir qui gère les affaires publiques par le biais des urnes et de le tenir responsables et redevables devant le Parlement, les citoyens et les instances de contrôle. Cependant, il n’y a pas de responsabilité en l’absence de ressources adéquates et du manque de pouvoir décisionnel réel. Enfin, il est impératif de s’assurer que la voix du citoyen soit entendue en garantissant son droit de critique et de démonstration. La société et l’État deviennent plus forts lorsque les citoyens sont libres, la presse est plus indépendante et plus critique, le Parlement est fort et détient un réel pouvoir de contrôle, la société civile est plus démocratique et mobilisée, les syndicats sont plus responsables, plus forts et plus critiques, le secteur privé est plus conscient de son rôle économique et est mieux organisé... Les États deviennent faibles lorsque les voix critiques sont muselées, réduites au silence et réprimées et ils deviennent forts lorsque leur opposition est forte et indépendante, de même que le point de vue de ceux qui critiquent le gouvernement et le régime. La dualité des droits et des devoirs est essentielle au succès du contrat social souhaité, à condition que nous comprenions que le fait de ne pas être conscient de ses devoirs n’élimine pas la jouissance de ses droits. Le droit est légitime et doit être garanti et protégé par la loi mais le devoir est une culture et un ensemble de valeurs développées par le biais de la prise de conscience, le débat et l’engagement. Les droits sont constitutionnels et les devoirs sont une culture qui s’acquiert. C’est pourquoi il n’est pas acceptable d’échanger ceci pour cela. Une société qui réussit est une société qui garantit les droits les plus fondamentaux et s’efforce de propager la culture de la véritable citoyenneté. Cela est impossible sans la détermination et le courage de tous à faire naître l’espoir, l’espoir d’un avenir meilleur et plus brillant pour tous, d’une société où personne ne soit laissé pour compte.

NB : Farah Lahdiy a aimablement aidé dans la traduction de ce texte de l’arabe.

Lahcen Haddad
Universitaire et ex-ministre du Tourisme.

S’il y a une réalité difficile à définir et à cerner avec précision, c’est bien celle que l’on appelle, par défaut, «classes moyennes». Tantôt on parle de classe moyenne au singulier, tantôt on en parle au pluriel. Dans tous les cas, le concept de «classe sociale» ne nous semble pas approprié pour désigner cette catégorie de la population et ceci pour différentes raisons : d’abord une classe sociale se caractérise généralement par son homogénéité relative, ce qui n’est pas le cas des «classes moyennes» qui comprennent des catégories relevant de différents profils socio-professionnels ; ensuite une classe sociale se reconnaît par le système de valeurs qu’elle porte. Ces valeurs peuvent être progressistes ou conservatrices, révolutionnaires ou réactionnaires ; enfin, une classe sociale se caractérise généralement par une certaine stabilité au niveau de sa reproduction. On estime généralement que 70% des fils d’ouvriers deviennent ouvriers et 70% des fils de bourgeois deviennent bourgeois. Au niveau des couches moyennes, on remarque au contraire une forte mobilité intra et intergénérationnelle.

Afin de dépasser ces considérations conceptuelles dans la définition de la classe moyenne à partir de ces critères qualitatifs, on a recours à l’indicateur monétaire qui réside dans le revenu. Ainsi, les couches moyennes de la population seraient celles qui se situent entre les pauvres et les riches. Elles jouent le rôle tampon entre les extrêmes de la société car entre les riches et les pauvres, il y a peu de contacts et la fracture sociale est visible. C’est pour cela qu’on accorde un rôle important aux couches moyennes dans la stabilité sociale. Cela nous amène à nous interroger sur le seuil de pauvreté et le seuil de richesse mais en l’absence de données fiables et exhaustives sur le revenu et sa répartition au Maroc surgissent de nouvelles difficultés. Les chiffres nécessaires pour élucider cette question relèvent encore du mystère dans notre pays où seules les dépenses de consommation sont relativement connues. Les études sur le sujet manquent cruellement. Exception faite d’une étude effectuée par le HCP en 2009 sur les classes moyennes à partir de l’enquête sur le niveau de vie et la consommation des ménages en 2006-2007. Force est de constater, comme le soulignent d’ailleurs ses rédacteurs, que l’étude manque de rigueur et de pertinence. En ce sens, les résultats auxquels a abouti ladite étude paraissent peu convaincants et peu réalistes. Sur la base d’un revenu oscillant entre 2.800 DH et 6.736 DH, les couches moyennes regroupent 53% de la population, contre 34% pour la classe modeste et 13% pour la classe aisée. Elles comptent 16,3 millions de personnes dont 62,9% en milieu urbain mais là où le doute atteint son comble, c’est au niveau de la délimitation des profils de ces couches moyennes. En font partie 63% des «employés, artisans et ouvriers qualifiés des métiers de l’artisanat» ; 58,6% des «rentiers, retraités et inactifs») ; 56,3% des «cadres moyens, commerçants et intermédiaires financiers» ; 48,6% des «ouvriers agricoles et non agricoles» ; 40,2% des «exploitants agricoles» et 19,5% des «cadres supérieurs et professions libérales».

Selon le type d’activité, la répartition se fait ainsi : 48% d’actifs occupés ; 8,2% de chômeurs ; 43,7% d’inactifs (26% de femmes au foyer, 8,9% d’étudiants, 2,3% retraités et rentiers ; 6,2% personnes âgées et infirmes). Comment peut-on admettre que des personnes inactives ou en chômage puissent faire partie des classes moyennes? C’est dire en définitive que tout reste encore à faire pour une meilleure radioscopie de la classe moyenne. Sachant que le vécu quotidien montre que sa place dans la société a énormément régressé au cours des trois dernières décennies. L’hémorragie a commencé au cours des années 80 du siècle dernier sous l’effet du programme d’ajustement structurel qui a donné un coup de massue aux secteurs sociaux. Depuis, cette classe n’a cessé de faire les frais des politiques publiques axées sur la libéralisation et le désengagement outranciers. Sa place s’est progressivement réduite sous le poids d’une paupérisation croissante et d’une dégringolade de son pouvoir d’achat. Dans le meilleur des cas, elle ne représente pas plus de 25% de la population aujourd’hui. Ce qui est problématique pour la stabilité sociale et la croissance économique du pays. En attendant de faire une étude exhaustive sur les couches moyennes et mettre à profit les données existantes dont notamment le dernier rapport sur la richesse globale (réalisé conjointement par Bank Al-Maghrib et le CESE), il faut dès à présent rectifier le tir en prenant des mesures de nature à favoriser l’éclosion de la classe moyenne. Parmi ces mesures, il y lieu de mentionner l’allègement du fardeau fiscal, l’amélioration des services sociaux de base notamment l’éducation et la santé (ces deux secteurs contribuent à obérer le budget des couches moyennes) et l’encouragement d’un habitat dédié. Le tout devant être encadré par une politique de revenus juste et équitable. 

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre
de l’Emploi et des affaires
sociales

Les architectes et les urbanistes sont interpellés par la nécessité d’adapter leur «logiciel» aux changements qui traversent nos sociétés dans les divers domaines: les changements climatiques, la problématique énergétique, les évolutions technologiques (surtout l’intelligence artificielle) et les profondes transformations des modes de vie et des modèles urbains.

Aujourd’hui, les villes ne doivent pas uniquement faire face à des vulnérabilités et à des dysfonctionnements liés aux grandes carences urbaines, mais aussi à des perturbations climatiques extrêmes et qui vont toucher une population de plus en plus élevée. Les formes urbaines actuelles, basées sur l’étalement vertical et horizontal des espaces bâtis, sont très consommatrices d’espaces naturels. Pour leur bon fonctionnement, elles nécessitent une offre croissante en mobilité et la consommation d’une énergie de plus en plus onéreuse, indisponible et qui est à l’origine des principaux changements climatiques.

Cette dépense n’est pas compensée par un niveau élevé de confort, de satisfaction et un bien-être social effectif. Nos villes et notre habitat sont la source des grands maux sociaux et des multiples déséquilibres, ainsi que d’une diversité des fractures.Tout le monde pensait qu’avec leur densité et leur masse d’activités, les performances des villes étaient tenues pour naturelles. Cette posture a dominé le rapport des urbanistes et des architectes à la ville pendant toute la période dite de «l’essor économique». Nous pensons que le monde est arrivé à un stade où il ne peut pas continuer à utiliser de la même manière l’espace, l’énergie, et à produire les mêmes espaces urbains.

En effet, la convergence manifeste entre la croissance urbaine et le changement climatique est à la base de la naissance d’une «nouvelle culture d’architecture et d’urbanité». Celle-ci est prise dans ses diverses dimensions: matérielles, fonctionnelles, sociales, écologiques et économiques. Ce nouveau paradigme fait de la résilience et de la durabilité «l’âme» de la ville et de l’habitat de demain. Ainsi, un nouveau type d’habitat et une nouvelle manière d’habiter est possible. C’est l’objet de notre recherche et de notre projet, dont une composante a fait l’objet d’une proposition pour une compétition lancée par l’Institut d’architecture américain (AIA) (aiafilmchallenge.org/vote). Notre postulat de départ part d’une observation empirique: tout ce qui nous entoure a changé ces dernières années, mais les espaces que nous habitons sont structurés de la même façon qu’il y a 50 ans.

Les changements récents demandent des structures pas seulement durables, mais également capables de régénérer leur environnement. Sur le plan méthodologique, pour la conception des bâtiments résilients et durables, il était nécessaire de travailler en relation directe avec les usagers, les leaders des communautés, les directeurs, les responsables des sociétés et les dirigeants des organisations non gouvernementales engagés dans la lutte contre les causes du changement climatique et l’amélioration des conditions et du cadre de vie des citoyens. On est conscient du fait qu’un nouveau modèle de ville et de nouvelles typologies sont aussi une affaire politique et une affaire de gouvernance de la cité. Notre projet de typologie d’habitat chercher à imiter les modèles biologiques pour atteindre une efficacité élevée à travers l’utilisation d’outils désormais disponibles grâce aux nouvelles technologies telles que l’impression 3D et l’intelligence artificielle. 

Meriem Sakrouhi et Mario Serrano
(architectes)

La préparation du projet de Loi de finances pour 2020 est lancée. Le gouvernement (l’actuel ou le prochain) est tenu de par la Constitution de déposer le projet devant le Parlement au plus tard le 20 octobre prochain après son adoption successive en Conseil du gouvernement et en Conseil des ministres. Entre-temps, ce sont les services du ministère des Finances qui planchent sur le projet pour trouver les équilibres nécessaires entre les impératifs sociaux et les exigences budgétaires. La tâche n’est pas facile quand on sait que les marges de manœuvre sont bien limitées tant que les bases sur lesquelles est monté le budget demeurent inchangées et que les perspectives d’avenir ne s’annoncent pas sous de bons auspices. Ainsi, au niveau international, la situation est marquée par la persistance des tensions commerciales entre les deux grandes puissances et le risque d’une récession mondiale est plus qu’une hypothèse. La réunion annuelle du G7 tenue ce week-end à Biarritz (France) s’est achevée sans rien apporter de concret si ce n’est l’étalage au grand jour des divergences entre différentes puissances. À tel point que beaucoup d’observateurs se demandent si ce club des riches peut encore servir à quelque chose. Ils lui préfèrent le G20 où sont présents les principaux acteurs de l’économie mondiale tels que les BRICS, la Turquie et d’autres…L’économie mondiale enregistre des taux de croissance modestes et le commerce mondial suit la même tendance. Par ailleurs, la zone euro montre des signes de fatigue visibles avec un taux de croissance à peine supérieur à 1 point.

Dans ce contexte international morose, la conjoncture nationale est marquée à son tour par de multiples retournements de tendance dus à la fois aux retombées négatives de la conjoncture mondiale et notamment de la zone euro avec laquelle nous réalisons près des deux tiers de nos échanges extérieurs d’une part et aux facteurs endogènes résidant dans le retard des réformes structurelles indispensables pour insuffler à l’économie une nouvelle dynamique d’autre part. Ainsi, force est de constater qu’aucune grande réforme n’a encore été à ce jour menée jusqu’à son terme : toutes les réformes prévues et annoncées sont dans le meilleur des cas en cours d’exécution, au pire encore à l’état de projet. En l’absence de ces réformes de structure qui sont tributaires de la mise en œuvre du nouveau modèle de développement, il ne faudrait pas s’attendre à un miracle. Comme précisé lors de l’exposé du ministre de l’Économie et des finances devant le Parlement le 25 juillet dernier, nous continuerons à voir les mêmes chiffres ou presque au niveau des principaux indicateurs à quelques détails près. En effet, le taux de croissance de l’économie ne dépasserait pas les 3% à moins qu’il ne soit porté par une bonne année agricole, les déficits du budget et du compte courant resteront abyssaux, le taux d’endettement continuera à être à la limite du niveau soutenable, les recettes publiques évolueront en dents de scie. Du reste, le chef du gouvernement a emboîté le pas au ministre de l’Économie et des finances à travers la lettre de cadrage envoyée aux membres du gouvernement il y a une quinzaine de jours. Dans ce document, le chef du gouvernement a décliné les quatre priorités avec un penchant net pour le social : poursuivre le soutien aux politiques sociales ; réduire les disparités sociales et territoriales et instaurer les mécanismes de la protection sociale ; insuffler une nouvelle dynamique à l’investissement et soutenir l’entreprise pour créer plus de richesses et d’emplois ; poursuivre les grandes réformes (justice, lutte contre la corruption, régionalisation, déconcentration administrative, retraite).

Côté chiffres et conformément aux dispositions de la nouvelle loi organique des finances, une programmation triennale des dépenses est élaborée par le ministère des Finances pour les années 2020, 2021 et 2022. C’est une programmation à titre indicatif dans la mesure où la réalisation effective est tributaire des moyens disponibles. C’est là où réside le talon d’Achille de ce travail préparatoire de la prochaine Loi de finances. En effet, beaucoup d’incertitudes et de zones d’ombre planent quant au financement des mesures prévues. Cela risquerait de réduire les bonnes intentions affichées par l’Exécutif à de simples déclarations sans lendemain. En revanche, ce qui est sûr, c’est qu’il faut s’attendre à une entrée difficile pour le gouvernement. Il aura beaucoup à faire avec les urgences qui s’invitent à lui à commencer par l’affaire récurrente des enseignants contractuels, la grève des étudiants en médecine, le problème de la pénurie d’eau potable qui menace plusieurs localités et qui risque de s’aggraver à l’avenir. Face à ces demandes sociales, la langue de bois ne sera d’aucun recours. Il faudra beaucoup de détermination, de pédagogie et d’actions concrètes sur le terrain. La population a «soif» : elle attend certes qu’on l’approvisionne en eau mais ce qu’elle réclame surtout, c’est un changement de cap.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Trouver et proposer des compétences au roi pour une nouvelle génération des réformes, telle est la récente mission d’El Otmani, suite aux instructions royales du discours du Trône de cette année. Une belle occasion de débriefer la notion de «la compétence» et ses particularités dans le contexte politique, faisant ainsi de la mission du chef de gouvernement un véritable parcours du combattant. La «compétence», qui connaît un véritable succès depuis plusieurs années, en se situant au cœur des débats concernant la gestion des organisations privées et publiques, constitue, en effet, une réponse aux questions que se posent les acteurs économiques et sociaux au Maroc. La compétence est une réponse solide au chômage, à l’employabilité et à la compétitivité des entreprises, notamment dans les économies du savoir et de la connaissance. Sans vouloir aller loin dans les détails conceptuels de la mystérieuse notion de compétence, nous soulignerons ici quatre principales caractéristiques de la notion, en liaison avec les circonstances politiques actuelles du royaume.  La compétence est floue, difficile à observer et à évaluer ex ante. On ne voit pas préalablement la compétence et on ne peut pas la mesurer, mais on juge sa présence ex post, quand ses résultats admirables attirent l’attention.

Ainsi, on ne qualifie un médecin de compétent qu’après être guéri, le commercial qu’après avoir décroché les commandes; le tailleur n’est compétent que si la veste procure satisfaction. Idem pour l’avocat, le technicien etc. Le pragmatisme et l’expérience sont inhérents à la compétence. En effet, s’il veut se conformer à la déontologie de sa mission, El Otmani doit faire le tri dans la liste des «responsables» qui ont réussi dans les dossiers ou les tâches qui leurs ont été confiées, plutôt que leurs carrières. La compétence est rare. Étant une notion composite et triplement conditionnée (connaissances + expériences + traits de personnalité), la compétence est moins abondante qu’on le pense. En effet, la quête pour la compétence ne serait pas un travail aisé. Dans la politique l’exercice revêt une difficulté supplémentaire, car jugée parfois ambiguë, diabolique, moins rétribuante, inutile, ou encore utopique ou élitiste, il est clair que la politique n’est pas attractive pour les profils compétents. Par conséquent, nous vivons au Maroc une scission, voire une discorde traditionnelle entre la politique et la compétence; en témoigne le quart des députés sans baccalauréat! Et le recours systématique de l’État aux apolitiques -dits aussi technocrates- pour la gestion de ses département et grands projets. La compétence est locale, c’est-à-dire qu’elle dépend du cadre organisationnel dans lequel elle est élaborée puis utilisée. Forgée par l’accumulation continue des connaissances, des expériences et des attitudes dans un domaine et un lieu spécifique. C’est une construction conjointe entre l’individu et l’organisation dans laquelle la compétence est exercée: l’individu apporte ses capacités et l’organisation les ressources et les opportunités. Cette caractéristique implique qu’El Otmani doive préciser le profil des postes dont ils cherchent des responsables, ensuite privilégier les profils qui ont eu une carrière dans le département en question. Pas facile non plus, surtout que le discours royal n’a pas précisé les secteurs particulièrement concernés par «la nouvelle génération des réformes». La compétence est contingente, sa valeur fluctue avec le temps. Étant le fruit de l’apprentissage, ce dernier est un processus continu et interminable.

Ainsi, on peut facilement et rapidement perdre sa compétence à défaut de la mettre à jour. Autre difficulté pour le premier interlocuteur du discours du Trône. Les compétences existant aujourd’hui sauront-elles s’adapter aux missions de demain? Que ce soit au sein de la majorité ou ailleurs, la mission du chef de gouvernement est dure; rien n’est plus difficile que de trouver de bons éléments et les placer aux bons endroits. Le chemin vers le nouveau modèle économique commence là, et son succès dépend, en priorité du choix des Hommes/responsables de le mettre en marche. Croisons les doigts pour le nouveau modèle économique et souhaitons bon courage au chef de gouvernement !

Omar Tijani
Professeur à la Faculté polydisciplinaire de Larache (Maroc). Chercheur associé au Centre de recherche et d’études en gestion. IAE / Université de Pau et des Pays de l’Adour.

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