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Narjiss Nejjar. Cinéaste et peintre

En prenant les rênes de la Cinémathèque de Rabat, la cinéaste marocaine Narjiss Nejjar s’engage envers le cinéma marocain et le patrimoine national. Elle était loin de s'imaginer que Martin Scorsese en serait le parrain. Confidences d'une passionnée.

Martin Scorsese est parrain de la Cinémathèque marocaine. Qu'est ce que cela va lui apporter concrètement ?
J’ai eu le plaisir il y a quelques années de faire partie du jury de Martin Scorcese lors de la 14ème édition du FIFM. Ces dix jours d’échanges passionnés et de réflexion sur le devenir du cinéma en prise avec une évolution technologique revitalisée par le numérique m’ont fait prendre soudain conscience de l’importance de l’archive filmique. Conserver nos images et nos récits c’est permettre aux générations futures de s’approprier «l’Histoire». Car que lèguerons-nous sans mémoire ? J’ai donc travaillé sur un projet pour une cinémathèque vivante, interactive et immersive. Sarim Fassi-Fihri, directeur du Centre Cinématographique Marocain avait déjà entrepris une opération de numérisation assez conséquente mais cela ne pouvait se faire à l’avenant, nous avons donc mis ensemble nos compétences et avons construit une vision structurelle. Puis j’ai rêvé en grand et décidé que nous pouvions nous arroger le droit d’être légitimes sur la scène internationale, c’est alors que j’ai pensé à Martin Scorcese, imparable cinéphile, figure tutélaire du cinéma mondial, et fondateur de la film fondation à New-York qui a pour mission la restauration patrimoniale. Martin m’a reçu à Cannes en mai dernier lors du festival, m’a félicitée et s’est engagé avec enthousiasme, conviction et beaucoup de chaleur à être le parrain officiel de la cinémathèque Marocaine. Après l’émotion est arrivée la question «Tu es vraiment sûr Martin ? Il me répond «Oui car nous partageons toi et moi le même amour fou pour le cinéma, je sais le reconnaître et je le vois en toi !».

Pourquoi l'on n'entend plus parler de la Cinémathèque marocaine ?
La Cinémathèque marocaine est née en 1995 sous la direction de Souhail Ben Barka à qui je rends hommage pour cette grande initiative dont je reprends le flambeau. En 2001, un congrès de la Fédération internationale des archives du film a même été organisé à Rabat, puis le projet a malheureusement été mis au placard au moment de son départ et ce pendant plus d’une décennie jusqu’à l’arrivée de Sarim Fassi-Fihri. Aujourd’hui nous devons nous pencher sur le statut juridique de la Cinémathèque afin qu’elle puisse avoir une autonomie qui lui permettrait de grandir et d’occuper la place qui lui est dévolue, à savoir une locomotive du savoir par le biais de l’art et de la culture.

Pourquoi avoir acceptée reprendre la Cinémathèque ?
Parce que j’ai réalisé qu’il est inutile de fabriquer des films s’ils disparaissent faute de politique de conservation. J’ai décidé de m’atteler à cette tâche, ingrate par moment, mais nécessaire. Rassurez-vous je vis des moments de joie avec mon équipe lorsque nous extirpons des décombres de pellicules qui ont presque traversé le siècle dernier.

Concrètement, quel va être votre travail au quotidien ?
D’abord, il a fallu faire un état des lieux exhaustif. Vérifier l’état sanitaire et physique des bobines. Mettre en place une cellule afin de récupérer toutes les images tournées au Maroc depuis les frères Lumières jusqu’à l’avènement de notre cinématographie contemporaine, car beaucoup de nos œuvres sont éparpillées dans des laboratoires à travers le monde et les récupérer a forcément un coût. Le plus difficile pour moi est de convaincre nos décideurs et les enjoindre à agir. C’est une action d’utilité publique, ne pas la considérer c’est nier ce qui nous constitue. Mais j’ai bon espoir, les alliés sont nombreux et les partenariats se multiplient.

Quelles seront les activités proposées ?
La ligne éditoriale se veut éclectique avec comme mission prioritaire, l’éducation à l’image. La cinémathèque travaille sur un dispositif dédié aux élèves du primaire au lycée, dans le secteur public et privé permettant un rapprochement de l’école et du cinéma en utilisant ce dernier comme canal de transmission et d’apprentissage. D’autres activités se feront hors les murs, à travers des expositions itinérantes et des caravanes pour les zones enclavées. La Cinémathèque proposera également des rendez-vous avec les cinéastes, critiques et les professionnels du cinéma afin de rapprocher spectateurs et créateurs.

Quelles ambitions avez-vous pour ce projet ?
La cinémathèque constituera une collection d’œuvres fondatrices du cinéma marocain afin de diffuser notre culture à grande échelle. Le monde se délite, les replis identitaires nourrissent des terreaux de rejet et d’incompréhension, et le cinéma reste à mon sens un territoire ou l’on peut apprendre rencontrer l’autre dans sa différence, sans jugement, simplement avec humanité. Alors actons un premier pas vers l’apaisement et vive le cinéma !