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Le Maroc est en train de laisser filer ses meilleurs profils vers d’autres cieux. Cette fuite des cerveaux touche de plein fouet le secteur IT. Décryptage...

Nous avons fait appel à des témoignages, ce sont des coups de gueule que nous avons reçus. Des missives, longues et amères d’une jeunesse diplômée quittant son pays. Omar, gestionnaire de projets informatiques, aujourd’hui installé dans la province canadienne du Nouveau Brunswick, résume ce sentiment général chez ces ingénieurs et développeurs IT : «ce départ n’est pas motivé par une question d’argent. C’était plutôt un manque de reconnaissance et de valorisation. J’ai une expérience de plus de 10 ans dans le domaine, je maitrise parfaitement mon sujet, mais face à culture du «bak sahbi» [copinage] et de la préférence donnée aux diplômés des écoles françaises, il devient difficile, voire impossible d’aller plus loin. J’avais un profond sentiment de tourner en rond. Le ras-le-bol a pris le dessus. La décision de quitter le pays s’imposait d’elle-même».

Ce récit d’une génération peu valorisée, malgré ses diplômes et ses compétences, revient dans les différents témoignages recueillis.

Autre témoignage, autres raisons. Hamza, ingénieur télécoms installé en France explique: «chaque mois, de nouveaux ingénieurs quittent le Maroc pour rejoindre des entreprises de l’Hexagone. Nous en avons eu tous marre d’être traités comme des esclaves par une loi de travail qui ne s’applique même pas dans la réalité».

Dans leurs témoignages, ces ingénieurs, techniciens du secteur informatique évoquent aussi la mauvaise qualité des services publics. Ces jeunes actifs aspirent à une meilleure qualité de vie. Aujourd’hui, ils sont entre 600 et 1200 diplômés dans le domaine des IT, comme Omar et Hamza à avoir fait «le choix» de quitter leur pays natal. Cette vague de départ crée des remous chez le patronat du secteur IT.

Ces entreprises privées fustigent une «fuite des cerveaux» créant «une pénurie des compétences» et de facto «une surenchère salariale».

Warning officiel
Deux chiffres sont révélateurs de cette vague de départs. 91% des Marocains sont prêts à partir travailler à l’étranger, comme le montraient les résultats d’un sondage de ReKrute.com publié en avril 2018. Deuxième chiffre : 18% des étudiants formés au Maroc quittent le pays.

Cette tendance lourde au sein du secteur IT date d’au moins depuis 2015. Les nombreuses alertes de la fédération sectorielle IT, l’APEBI n’y font rien.

Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) avait aussi tiré la sonnette d’alarme en octobre 2018. «Le Maroc fait face à une fuite des compétences en ingénierie informatique. […] Le constat qui apparait, relaté par les enseignants et par les chefs d’entreprises marocaines des technologies de l’information, révèle l’ampleur du phénomène», soulignait cette instance officielle.

Les warnings de la corporation et des entités publiques sont restées lettres mortes. Jusqu’à l’éclatement au grand jour de «l’affaire ATOS». L’entreprise française connue pour ses opérations de recrutement de profils IT marocains pour le compte du marché français, suspend ses actions.

Un répit pour un bassin de l’emploi en tension, surtout face à l’appétit des recruteurs européens. Le Vieux continent prévoit que 800.000 profils pourraient manquer dans le domaine du numérique d’ici 2020.

Le Conseil supérieur de l’éducation s’inquiète que l’Europe continue de puiser ses ressources au Maroc, en s’offrant des profils «formés gratuitement dans les universités publiques marocaines vers d’autres marchés».

À l’origine de cette situation, les opérateurs privés pointent du doigt aussi l’inadéquation entre formation et emploi, des conditions de travail dans le secteur et surtout une étroitesse du bassin d’emploi par rapport aux besoins d’un secteur en plein boom.

«Au Maroc, nous comptons entre 15 à 20.000 en formation dans le secteur IT dans les différentes filières», observe Armelle Arnaud, membre du bureau de l’APEBI et présidente de sa commission de formation. «Quand, on se compare avec la Pologne, la différence est de taille. Ce pays forme entre 60 et 80.000 profils dans ce domaine. Ce qui permet d’éviter tout déficit en RH», compare cette spécialiste de la formation dans le secteur. Une faible disponibilité de profils qualifiés qui s’explique par l’échec des politiques de formation programmées dans la stratégie Maroc Numeric 2013.

Formation sans pilote
Cette stratégie sectorielle lancée en 2009 prévoyait de «répondre aux besoins en ressources humaines qualifiées». Le but à l’époque était d’accompagner le développement de l’offshoring et du secteur IT.

Selon la Cour des comptes, seule une action été réalisée celle relative à la formation de 3000 profils Offshoring. Pour le reste, 60% des actions n’ont jamais démarré.

Durant une décennie, le Maroc ne dispose pas d’un mécanisme de pilotage des plans de formation et d’évaluation du secteur IT. Pire, aucun budget n’a été prévu pour la réalisation de la première mesure d’accompagnement de la stratégie appelée «capital humain».

Ces ratages font que la formation du secteur IT navigue à vue et les opérateurs et le gouvernement tentent de mettre en place des mesures d’urgence (voir p.26). Le verdict des magistrats de la Cour des comptes rejoint celui du Conseil supérieur de l’éducation dans une évaluation publiée en 2018. «Mis à part les tentatives de la fin de la dernière décennie, d’inciter les universités à former dans le domaine de l’offshoring, et à augmenter les effectifs dans la formation des ingénieurs, il faudrait relever, qu’aucun plan numérique structurant n’a été conçu et mis en œuvre par les pouvoirs publics», rappelle le Conseil supérieur.

Aujourd’hui, les effectifs d’étudiants formés par les établissements de formation universitaires et professionnels sont encore faibles. À titre d’exemple, l’ensemble des universités et leurs institutions affiliées ont inscrits durant l’année universitaire 2016/2017, que 1.150 étudiants. Un chiffre insignifiant pour répondre à une demande croissante du marché d’emploi local.

Hicham Iraqi Houssaini, DG de Microsoft Maroc, membre du bureau de l’APEBI, insiste sur la nécessité de «revoir complètement les cursus de formations et d’orientation des étudiants. Nous continuons à former pour des filières dont les débouchés sont faibles, alors qu’on peut trouver de l’emploi pour ces jeunes avec une reconversion», plaide-t-il.

Les meilleurs partiront
Selon des estimations d’opérateurs privés dans le secteur IT, le marché marocain aura besoin immédiatement de 2.000 à 3.000 profils que pour le secteur de l’offshoring.

«Ce secteur connait de la difficulté à recruter. Pourtant, il peut avoir un second souffle et développer de nouveaux clients s’il avait la capacité à assurer les besoins en RH», avance Iraqi Houssaini de l’APEBI. En dépit de tous ces efforts, «nous ne pourrons pas arrêter la fuite des cerveaux. Des gens continueront toujours à partir», prévoit Armelle Arnaud membre du bureau de l’APEBI.

Parmi les premiers candidats aux départs, on retrouve les meilleurs profils, ceux formés dans les écoles d’ingénieurs.

A l’École Mohammédia des ingénieurs (EMI), par exemple, Zainab Naitali, est élève ingénieur dans la filière Génie informatique. Inscrite en deuxième année, elle rêve déjà d’une expérience internationale. «Je suis à la recherche d’une formation en master à l’étranger ou un stage dans une entreprise européenne», confie-t-elle, en marge du Forum EMI-Entreprises organisé le 3 avril dernier. Dans sa promotion composée de 60 futurs ingénieurs, plusieurs se projettent dans une carrière internationale. «Bien sûr, il y a une vague de départs. On veut tous vivre une première expérience à l’étranger ou suivre une formation ailleurs».

Face à ces envies de grand large, le Conseil supérieur de l’éducation recommande de profiter du numérique pour stopper cette hémorragie : «Il faut faire du numérique un levier de la transformation de l’enseignement supérieur, ce qui consiste à attirer et à préserver les compétences formées au Maroc avec les deniers publics marocains».

Iraqi Houssaini appelle aussi la corporation à changer de mindset: «la gestion des ressources humaines doit être complètement revue. Les entreprises doivent être plus ingénieuses pour garder leurs talents».

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